Voilà un disque qui ne convainc pas dès la première écoute, contrairement à ses frères et soeurs I am ou Kidnapped by Neptune, entres autres. Néanmoins, lorsqu’on plonge le tympan longtemps dans les sillons fracturés de Miss Niblett, on y trouve un Will Oldham dont la cause perdue est étalée de travers et à travers quelques duos attirants (Kiss), remplis d’émoi et de tendresse convulsive. Les cordes vocales de la paire Niblett / Oldham pleurnichent ensemble, foutant en l’air le côté glamour des rockeurs en veste de cuir luisant et artificiel. Il est ici question de faire place à un mode de vie où tongues folky et galère spatiale accordent leur violon sur un pas musical qui va au-delà de l’exercice de style rétro. Ces hippies electro-accoustique se mangent à la perfection, forment une alchimie qui fait se tenir debout une savante concoction de jmenfoutisme issue du folklore mondial, de mélodies travaillées mais immédiates à l’instar de son Do you want to be buried with my people et sa frêle guitare accoustique, assez idiote et lointaine mais vraiment ensorceleuse. Et si la batterie de Niblett n’est pas la meilleure du globe (les faux-pas de Your last chariot), son navire traverse souvent un impressionisme foncé qui se laisse happer par un rock enfantin. Il n’y a qu’a voir la Miss sur scène, lorsqu’elle reprend Just what I needed de The Cars, pour admirer sa poitrine sautant vers le public, ses cordes vocales se tordrent, ses mains et son coeur alterner batterie, chant et hurlements. Debout la plupart du temps, perruque blonde une fois sur deux et sapes de l’abbé Pierre ou de l’Armée du Salut, Niblett évoque ses succubes constellées, hélant des codes astrologiques à la pelle. This fool can now die forme un désert aride où les oasis portent des fruits-mirages acoustiques (Moon lake).

Lorsqu’on écoute en boucle Niblett, on pense souvent à Shellac et aux travaux de Steve Albini, à l’univers de Pavement et de Sebadoh (le titre Nevada), mais aussi et surtout à un espace où il est – et ce depuis le début – facile de déceler le fil conducteur unitaire. Il commence en douceur avec un split concocté avec Songs : Ohia (auteur entre autres du sublime Didn’t it rain) et finit en duo avec This fool can now die. Des travaux façonnés en équipée, dont le blues mutant et volontiers iconoclaste se tord en tous sens pour mieux s’accomoder à un jeu de guitares au son rock torturé et à des parties de chant abrasivement suaves. Si le travail malin de Scout Niblett n’est pas bourré d’expérimentations electroniques (qui plaisent tant à la génération rock des années 2000), c’est sans doute pour mieux se rapprocher d’une forme de pureté minimaliste ancienne, proche de l’esprit bluesy des géants Hank Williams, Woody Guthrie et Robert Johnson, sans parler des clochards célestes (Kerouac et Gingsberg en premier lieu) ou des poèmes tamponné de « l’esprit » Yeats.

Car Will Oldham (le véritable héritiers des Williams et autre Johnson) est ici l’homme-arbre qui cache (un peu trop) la forêt Niblett. La rencontre faussement amicale de ces deux êtres troublants est un élément inhérent aux blues de leurs ancêtres, au même titre que l’entente ou le compromis. Facteur de désunion pour certains (le couple Betty Davis / Miles Davis, qui contrairement à Oldham et Niblett, étaient mariés), il peut être également un déclencheur d’épanouissement pour d’autres, une sorte de socialisation musicale qui naît de guenilles et de rêves trisomiques. C’est le cas ici sur plusieurs tranches qui forment une sève informelle de cette aventure troublante que constitue This fool can now die. De fait, aux côtés de Bonny « Prince » Billy, le fatras bordélique de Niblett se niche quelquefois en douces mélodies, en envies de remplir le ciel, en astres solitaires dont les pointes seraient des médiators géants. This fool can now die contient beaucoup de moments d’amour platonique où le règne musical est rythmé par les voix des protagonistes et accompagné d’instruments tintinnabulants (Dinosaur egg). Les compositions de la Miss de Nottingham sont renforcées par une équipe choc (Albini, Kristian Goddard, Chris Saligoe) qui l’aiguille sans la commander. Pour mieux lui permettre de parsemer d’éclairs de tendresse et d’élans revendicateurs son propre édifice, elle prie autant à la gloire d’un folk puissant qu’a un desert punk sous-jacent. Exigeante, parfois étouffante de puérilité, souvent mal à l’aise avec sa batterie, l’égérie montante Niblett amorce pourtant avec ce disque une manière de tourner violemment dans sa carrière quasi-iréprochable. Son parcours accouche d’un album épars et inégal, mais qui consacre en tout cas une musicienne affranchie, moins préocupée que jamais de séduire, comme en atteste la tourmente légère du morceau clippée Kiss. Le talent de la jeune Niblett n’a pas finit de squatter les cieux.

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