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Comment remercier Rolf Lislevand de nous faire découvrir la musique de Santiago de Murcia, compositeur espagnol jusqu’alors complètement ignoré des dictionnaires ? Lislevand avait déjà enregistré, pour son premier disque, l’œuvre du luthiste d’origine allemande Hieronimus Kapsberger. Première découverte, première ovation critique (un Diapason d’or de l’année 1994, une récompense au Midem). Aujourd’hui, à la tête de son ensemble nommé justement Kapsberger, il semble bien renouveler son premier succès.
Codex est salué -à juste titre- comme un événement. Il faut avouer que l’œuvre de cet exact contemporain de Bach, Haendel et Scarlatti est bien dans l’air de notre temps. On pourrait même se demander si Santiago de Murcia ne serait pas l’ancêtre de la world music, des musiques métisses, voire du new age. C’est que, en plein XVIIIe siècle, Santiago a emmené sa guitare un peu partout dans la monde. Né espagnol, dans une famille de musiciens, il a, après avoir enseigné la guitare à la reine d’Espagne (Marie Louise Gabrielle de Savoie, épouse de Philippe V pour les lecteurs de Stéphane Bern !), consacré toute sa vie au voyage : Italie, France, Hollande, Nouveau Monde… Si sa musique croise les traditions de toute l’Europe, de l’Amérique latine, de la côte africaine, elle témoigne surtout de la culture du siècle d’or : Cervantes, Calderon, Vélasquez, Lope de Vega, et elle ne peut éviter l’influence de génies comme Corelli ou Alessandro Scarlatti (le père).

Que reste-t-il aujourd’hui de son œuvre ? Trois pièces pour la guitare et trois œuvres pour chœur, dont le Codex, redécouvert grâce aux études du musicologue Gabriel Saldivar y Silva. Ecrit en 1730, ce cycle contient de nombreuses danses avant tout destinées à l’improvisation. Codex permet d’entendre une belle variété d’instruments : la guitare avec et sans frette (très présente dans le Nouveau Monde, sorte de chaînon manquant des guitares), la vihuela (instrument à cinq cordes, joué encore de nos jours au Mexique), l’orgue (le Mexique possède aujourd’hui l’un des plus beaux patrimoines d’orgues baroques), le colascione (luth basse à trois cordes -une rareté-) et des percussions. Cet ensemble d’instruments sophistiqués se met au service de pièces de danses populaires venues de partout : l’Espagne, l’Italie, le nord de l’Europe, l’Afrique, l’Amérique. On retrouve des fandangos, une tarentelle, la jacaras et des folias Gallegas mais aussi la zarambeque (utilisant la kalimba, sorte de piano à doigt de la côte ouest africaine).
L’ensemble Kapsberger interprète les pratiques baroques avec un goût pour la musique de chambre plus encore que pour la musique populaire. Ces musiciens ont le sens de l’improvisation. Ils ne se contentent pas de recherches musicales, et exploitent les trésors de cette musique en artistes. Tout en respectant le matériau et le contexte spirituel des œuvres, ils dépassent les limites d’un processus de reconstruction pour faire œuvre de création. Dans ce sens aussi, ils donnent à Santiago de Murcia la chance d’être contemporain.