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4
sur 5

Reprise, après trois bonnes décennies d’interruption, d’un dialogue au sommet décidément trop historique (objectivement mais aussi, d’une certaine manière, délibérément) pour qu’on s’épargne une page d’histoire, justement ; retour au brûlant milieu des années 60, donc, où le ténor Archie Shepp, filant dans le sillon coltranien, accumule collaborations et créations majeures, s’investit sans compter et hisse en quelques années son nom au sommet de l’activisme militant et du volcan free jazz. Et lorsque Coltrane pousse pour lui la porte du label « Impulse! », pour lequel il enregistrera Four for trane, il amène avec lui le tromboniste Roswell Rudd, inaugurant une collaboration féconde qui se poursuivra jusque de l’autre côté de l’Atlantique, avec notamment un fameux enregistrement public, en 67, à Donaueschingen. La paire flamboyante se reforme donc quelque trente années plus tard dans un club de Manhattan, partageant cette fois le leadership d’une affiche alléchante où l’on retrouve par surcroît trois autres figures incontournables des sixties rugissantes : le contrebassiste Reggie Workman (déjà là sur Four for trane en 64), le tromboniste Grachan Moncur III (qui rejoignit Shepp et Rudd sur Mama too tight en 66) et le batteur Andrew Cyrille (dont les peaux sonnaient à l’époque derrière le piano magmatique de Cecil Taylor). L’inévitable Amiri Baraka, qui signait alors LeRoi Jones ses textes de pochette (Four for trane, en l’occurrence) et ses articles dans Down beat, est également venu avec son preaching, ses imprécations éraillées et sa Black Poetry. We are the blues, chante-t-il dans un morceau éponyme de sa composition. Puissante, rêche, charnelle, indubitablement vraie, la musique jouée ce soir-là ne s’embarrasse pas d’artifices ni de précautions, plongeant au cœur de ce vivier de traditions et d’histoire musicale que ces musiciens n’ont jamais cessé de fréquenter : fondations blues, new-orleans, accents free, swing tendu et réminiscences de toutes les musiques populaires noires mêlées dans une pâte vivante et rythmée.

Dix morceaux au son dense, spontané, fragile et volontiers imparfait, d’où émane cette irrésistible impression de liberté et de communion (en d’autres termes, d’un vrai jeu en commun) qui place le sextet très au-dessus d’une bonne partie des faiseurs besogneux de la scène actuelle. Aussi formidablement explosif que les chefs-d’œuvre de ces années 60 dont le souvenir reste inéluctablement présent en toile de fond ? Beaucoup plus qu’un simple revival, sans aucun doute, l’album est aussi un peu moins qu’un retour de flamme du même ordre ; la mémoire fait maintenant partie du jeu, sans forcément d’ailleurs braquer les regards vers le seul passé. L’irrésistible balancement du génial Bamako de Rudd, la vigueur du ténor dans Déjà-vu, la présence chantante de la contrebasse de Workman, le drumming bruissant d’Andrew Cyrille suffiront à convaincre ceux qui n’ont pas vécu ce passé-là (à commencer par l’auteur de ces lignes) de l’actualité et de l’importance de la musique jouée ce soir-là, Live in New York.

Archie Shepp (ts), Roswell Rudd, Grachan Moncur III (tb), Reggie Workman (b), Andrew Cyrille (dm), Amiri Baraka (poèmes, vcl). Enregistré les 23 et 24 septembre 2000 à New York.