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3
sur 5

Entre 1975 et 1977, Shakti fut assurément l’un des groupes qui inventait ce qui ne s’appelait pas encore la world music. Bien des rapprochements avaient déjà eu lieu dont la généalogie nous ramènerait sans doute aux origines mêmes du jazz. Le style afro-cubain, la bossa nova, tout cela est bien connu et, pour ce qui est des rapports du jazz et de l’Asie, référez-vous à la très belle compilation Jazz meets the world (n°2 : Jazz meets Asia) publiée par MPS/Motor Music (Tony Scott y rencontre le gamelan, Irene Schweizer un trio indonésien, et Terumasa Hino les Koto girls !). Mais l’association de John McLaughlin, définitivement acquis à la gloire avec Miles Davis, à de prodigieux musiciens indiens révélait à un public que n’avaient pas conquis les duos de Ravi Shankar et de Yehudi Menuhin que leur musique pouvait s’accommoder sans trop de concessions à cet autre versant d’Occident. Pierre d’achoppement pour les musiciens trop doués, la virtuosité constitue le lien nécessaire, par son inscription à la fois historique et esthétique commune à deux traditions qui ménagent à l’ivresse une place de choix. Qu’elle ne soit pas porteuse d’un même sens, c’est trop évident ; la réussite du guitariste tient sans doute à la manière dont Shakti a transcendé ce hiatus. Portée à son comble, la virtuosité s’efface dans son propre bouillonnement.

De la formation originale ne subsiste que Zakir Hussain, que V. Selvaganesh vient épauler, étendant ainsi la palette des percussions. Au violoniste L. Shankar se substitue dans cette nouvelle formule le mandoliniste (électrique) U. Shrinivas. Là réside la véritable innovation, puisque la complémentarité des timbres est rompue à la faveur d’un équilibre a priori plus conflictuel. Ce dernier ne recule pas en effet devant des saillies provoquant de véritables chases. Ce n’est pourtant pas une prestation de guitar heroes. Le guitariste britannique a depuis longtemps assimilé les styles auxquels il se confronte, suffisamment pour n’avoir plus à compenser par des assauts purement techniques une légitimité fragile. Toujours flamboyant, son jeu semble moins crispé que par le passé. De fait, certains effets appuyés d’U. Shrinivas semblent le décontracter, laissant même affleurer çà et là ce qui peut apparaître comme une touche d’humour. S’il y a toujours beaucoup de notes, l’éloquence se donne ici comme la fille du plaisir. A prendre.

John McLaughlin (g), U. Shrinivas (mandoline), V. Selvaganesh (kanjira, ghatam), Zakir Hussain (tabla)
Live, en tournée européenne, 1999