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sur 5

Le duo Alog brille d’une aura toute particulière au milieu des pourtant très caractérielles nouvelles musiques norvégiennes : sa musique sans balises déborde sur des territoires aussi incertains que ceux de l’électroacoustique, de l’ambient, de l’electronica ou de la musique improvisée. Le projet solo de sa moitié Espen Sommer-Eide s’aventure vers des contrées similaires, tout aussi troubles, avec un goût plus affirmé encore pour un certain lyrisme et des envolées mélodiques qui frôlent par moments l’immédiateté de la pop. On y retrouve toutefois certains des éléments les plus innovateurs de la musique d’Alog, telles ces structures multipartites à rallonges où les divers « mouvements » s’enveloppent et s’absorbent les uns les autres et transforment la plupart des morceaux des Norvégiens en de véritables mini-odyssées, une exigeante utilisation de sonorités extrêmes jamais extrémistes.

C’est ce qui fait toute la séduction et toute la beauté de la musique de Phonophani : elle est à la fois éminemment expérimentale et évidemment abordable. Ce qui commence souvent comme l’exploration de textures et de fréquences pures, héritées de l’électroacoustique de maîtres à penser tels que le Norvégien Arne Nordheim, réédité justement par Rune Grammofon il y a peu et d’où Phonophani tire sûrement son nom (une œuvre du compositeur s’intitule « Fonofonier »), se transforme toujours en de très belles envolées mélodiques, mélancoliques et presque romantiques, où se distinguent des samples mutants et évanescents de pop 60’s, de musique lyrique et de jazz. Le Norvégien fait en outre une utilisation extensive et très personnelle du vocoder, dont il explore dans tous les sens les possibilités mélodiques et sonores. Le résultat est sans âge, baignant dans une sorte de rétro-futurisme distant mais jamais évident (un peu à la manière du récent Grinning cat du Japonais Susumu Yokota, sur Leaf), une tristesse délavée qui se confronte sans un heurt aux jeux ininterrompus de découpage et de granulation sur les textures des sons.

Lavenderloops commence par un jeu sur les infrasons, avec un son discontinu sourd et quasiment invisible, avant de révéler les mille et une richesses mélodiques contenues en son spectre et d’exploser en autant de notes éparses de vocoder et d’orgue dans un espace étoilé de sons filtrés. End of all things (d’après le très beau texte métaphysique de Kant ?) colle divers samples fragmentés, et plus ou moins organisés, dans un vaste espace ambient réminiscent du mentor Biosphere (dont le label Biophon a justement sorti le premier disque de Phonophani), qui révèlent peu à peu leur origine: guitare, contrebasse et cuivres s’échappent peu à peu des masses sourdes du début, avant qu’une voix d’une autre époque se mette à émerger et achève de transformer la pièce en chanson. On passe, sans s’en rendre compte, d’un quasi-formalisme high-tech à des boucles échappées d’un 78-tours d’un autre siècle, de l’émerveillement des sens à celui du cœur. Saltwater commence sur quelques notes de CD qui trébuchent, sur une mélodie ralentie et grésillante. Puis plus rien, les mélodies hoquètent et disparaissent dans l’espace. De mélancoliques, les nappes deviennent tragiques. Des voix soufflent, discutent, la tension monte. Puis tout disparaît à nouveau, et le vocoder réapparaît, d’abord chaotique, peu à peu harmonieux. Le final de l’histoire est plutôt optimiste, mais déchirant. Cook islands, véritable chanson, résume en deux minutes et quelques paroles, l’art consommé du Norvégien, sur fond de boîte à musique. La mélodie rappelle d’ailleurs étrangement le Scatter heart du SelmaSongs de Björk et Lars von Trier. Turquoise egg ensuite surprend par son usage du rythme, après avoir commencé comme une resucée au ralenti du Systemisch d’Oval. Mais contrairement à l’Allemand, Phonophani ne prétend à rien d’autre qu’au musical. Gene manipulation illustre son titre par un début inquiétant, mais une boucle de vocoder filtrée amène vite une mélodie poppy sans retour possible. La suite, faite de cliquetis rythmiques effrénés et de samples d’orgue fragmentés, est magnifique d’évidence. Fertilizer se concentre sur des boucles rythmiques filtrées et sur tout le jeu mélodique que ses dernières peuvent révéler : ou comment faire du neuf avec du très vieux. La mélodie en suspension au-dessus, à peine dérangée par quelques involutions, est belle à pleurer. Enfin, End of all things II reprend la mélodie de voix là où elle l’avait laissée plus tôt dans End of all things, et lui colle une guitare acoustique bossa sombre, à peine perturbée par des chœurs d’anges lointains. Le final est symphonique, crépusculaire, la tension accumulée depuis le début se libérant dans un océan de cordes, de bruit blanc et de feedbacks. La fin de toute chose vue par Espen Sommer-Eide est la plus convaincante proposition d’électronique romantique entendue depuis longtemps. Et ce disque est tout simplement indispensable.