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4
sur 5

Bizarrement, cette nouveauté n’en est pas une : les airs éthérés de Shishimumu (quel titre !) sont nés, discographiquement s’entend, il y a déjà trois bonnes années, en auto-production, sur le propre label du groupe. Et, après tout, qu’importe, la musique de Phantom Buffalo n’est de toute façon pas strictement datable. Ni passéiste, ni novateur -pas même « de son temps »-, le paysage musical du groupe semble n’être habité que du bout des lèvres par leur chanteur Jonathan Balzano-Brookes. Une chose est sûre, on ne remerciera jamais assez la clique de Rough Trade de s’être penchée sur leur cas.

L’air de rien, nos cinq Buffles Fantômes s’y entendent à aligner près d’une heure durant les perles pop sans faiblir. On gardera en bouche la saveur de ballades pour le moins bucoliques et gracieuses, au premier rang desquelles l’aquaboniste Anywhere with oxygen, où Jonathan Balzano-Brookes, moins naïf ou moins roublard que l’autre Jonathan (le désormais défraîchi Richman), s’interroge, ad libitum, « maybe this grace is in my mind ? », plutôt surpris des merveilles produites par sa petite troupe. A certains moments, Phantom Buffalo pourra évoquer à l’auditeur les anglais de Belle & Sebastian (mais des Belle & Sebastian enfin déniaisés si l’on peut dire) tant leur candeur n’a rien d’américain, plus familière de l’Angleterre précieuse et surannée de Ray Davies, comme on ne peut que le déceler dans le sautillant et pourtant mélancolique Domestic pet growing seed, quasi un inédit des Kinks. A d’autres instants, on se prend à penser également à Pavement, la crasse slacker en moins et l’intelligence mélodique en plus. Pas la peine de tenter de les suivre dans ce jeu de piste car la liste pourrait être longue, de The Shins aux Feelies, en passant par les Herman Düne. Les Phantom Buffalo jouent la carte du caméléon sans jamais perdre quoi que ce soit de leur unité. L’équilibre fragile de Shishimumu tient à ce groupe soudé (les morceaux s’enchaînent sans temps mort, sans qu’on s’en rende compte) autour de la voix porte-drapeau de Jonathan Balzano-Brookes. A tel point que celui-ci s’offre même le luxe d’être approximatif (écoutez-le vaciller sur Parasidic wedding wows). Qu’on ne s’y trompe pas : ces cinq garçons de Portland ne font pas que dans la bluettes et savent aussi balancer un rock très efficace, pas de quoi remuer un stade, certes, mais les accents velvetien de A Hilly town ont de l’allure. Rois de la chanson indolente, ils savent éviter l’écueil du sentimentalisme mièvre en balançant un humour noir comme de l’ébène derrière une ballade désespérée, comme ce Missing parachute qui part sur deux brins de paille mais s’achève, sans prévenir, sur des guitares à peine plus douces que l’alarme stridente et tonitruante du pavillon de votre voisin.

Phantom Buffalo, pourtant à dix-mille lieues du cirque néo-rock, semble être parvenu sans vraiment le rechercher à ressusciter quelques frissons fondateurs du genre. Au long de Shishimumu, on a clairement la sensation d’entendre le groupe jouer quasi « à portée de main », que ce soit sur les morceaux où l’on entend distinctement le groupe s’arrêter -progressivement- de jouer, les grésillements des amplis prenant leur place, tels des grillons électriques, ou encore lorsqu’ils posent quelques motifs sonores, en tâtonnant, avant d’entrer de plein pied dans le vif du sujet. On aurait presque envie de le garder pour soi ce groupe si simple et si essentiel, de ne partager sa musique qu’avec quelques proches de confiance et que nos nouveaux amis américains nous envoient, de temps en temps, une carte postale de Portland, avec d’aussi chouettes couleurs et puis ces quelques phrases qu’on n’attendait plus, toujours bercée par le ressac du port. Allez, les gars, on compte sur vous !