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4
sur 5

Pourquoi se contenter de musiquettes rabougries quand on peut faire durer la transe le temps d’une face de cassette ? Inaugurant son propre label Sham Palace, Mark Gergis, activiste de terrain pour le label Sublime Frequencies, balance ce double pressage vinyle de la star du dabke dada syrien, réédition de la cassette inaugurale, celle qui a tout déclenché, de l’incroyable euphorie lors des tournées européennes jusqu’à la reconnaissance arty que Björk aurait pu nous épargner. Mais à quoi bon écrire, encore, sur Souleyman, quand toute la planète hip a déjà pris soin de biffer dans son carnet le patronyme de notre homme, cette sympathique petite curiosité si typique, ballottée au gré des vaguelettes d’excitation éphémères ?

Pendant que Gavras fait mumuse avec MIA, vendant au public occidental une coolitude vaguement saoudienne, les disques de Sublime Frequencies, eux, nous ont éduqué. Avec toute la sobriété des vrais gentlemen, ils ont ouvert une porte nous donnant accès à bien plus qu’une panoplie supplémentaire d’accessoires culturels. Un peu plus conscients, un peu moins étrangers, comment pourrait-on écouter et aimer cette musique sans qu’une décence minimum ne nous pousse à vouloir comprendre et décoder les couches et sous-couches infinies de propagande et contre-propagande médiatiques et stratégiques entourant le sombre désastre quotidiennement à l’oeuvre en Syrie ? Les mensonges en Libye nous ont vacciné. Et ceux qui n’avaient jusque là jamais ouvert un rapport leaké de la Ligue arabe ont déjà pris leur aller simple loin d’un tout culturel occidental où les événements historiques ne sont plus guère perçus que comme une bonne occasion pour les gamins d’agrémenter leurs playlists en brandissant leur petit Youtube de Fire in Cairo les jours où d’autres font leur révolution.

La fantastique hystérie des tournées européennes, au cours desquelles on a pu voir l’outsider Souleyman retourner les festivals, exciter la presse et faire communier des foules contradictoires, a sans-doute été l’un des plus excitants hold-up de la décennie. Les success-story habituelles des choupinettes de la chanson paraissent bien pâles en comparaison de ce héros génial, star nationale jamais sortie de son village, soudain propulsé sous les lumières des projecteurs. Fini le ghetto des « musiques du monde » auquel on cantonnait les rabzas, ça sera Sonar et ATP, Upset The Rhythm et Villette sonique.

Egale à elle-même, la branchaga finira sûrement par faire la fine gueule, oubliant les beaux souvenirs qu’elle doit au maître de cérémonie. Souleyman est unique, et l’on pressent qu’il n’y aura pas d’évolution commode. Qn s’en cogne. Pour l’heure, c’est Leh Jani version maxi. Délicatement préliminaires, les deux loukoums de la face A préparent le terrain pour le gros morceau éponyme : trente minutes ininterrompues de saz psychédélique et de synthé yalla entrelacés, brodant leurs volutes sur ce rythme imparable et inimité tandis qu’Omar fait saturer les vocalises. Enterrement de première classe du format single et botte secrète pour mariages réussis: côté musique en tout cas, plus que 499 cassettes à rééditer et nous pourrons mourir en paix.