Il y a tout juste un an, Beyoncé publiait son album de la maturité. Avec ses clips arty (« Pretty Hurts » se payant même le luxe d’un cameo de Harvey Keitel), son sampling de penseuses africaines et de souvenirs d’enfance, Beyoncé cristallisait un phénomène que l’on sentait venir depuis quelque temps : la gentrification d’un genre avant tout populaire. En quelques années, on a vu Kanye West sampler Aphex Twin ou inviter Justin Vernon sur My Dark Twisted Fantasy, Janelle Monaé s’accoquiner avec Of Montreal et Azealia Banks avec Ariel Pink. Beyoncé jouait à fond la carte de la légitimité artistique et imposait du même coup une recette imparable pour plaire à ses fans et aux hipsters. Les ingrédients : intimisme (pour faire auteur) et ambition artistique, c’est-à-dire, grosso modo, durée excessive, production très electro, surabondance de featurings de luxe, et participation d’un chouchou indie (Caroline Polachek, de Chairlift, en l’occurrence). Avec ce nouveau cahier des charges, il y avait fort à parier que cet album à la charte graphique chiadée (le mot « Beyoncé » en rose fluo sur un simple fond noir) deviendrait le mètre étalon pour tout artiste R&B prétendant à la maturité artistique.

C’est cette recette que Nicki Minaj semble jouer, servilement, avec The PinkPrint, sorti un an après Beyoncé, presque jour pour jour. La pochette ? L’empreinte digitale de Minaj. En rose fluo. Sur fond noir. La durée ? 90 minutes, pour l’inévitable version deluxe. Les featurings ? Drake et Beyoncé, coincés entre une bonne douzaine d’autres. On n’est donc pas étonné d’entendre, en ouverture, une ballade autobiographique pleurnicharde. Dans  « All Things Go », Minaj évoque la perte d’une enfant, seize ans plus tôt, puis celle d’un cousin assassiné, afin d’affirmer la priorité que constitue pour elle l’éducation de sa fille. Bon.

Mais passée cette entrée en matière geignarde (le diptyque culpabilité-rédemption dont l’Amérique puritaine raffole) se succèdent de vrais gros tubes, qui ne correspondent pas toujours à ce qu’on pourrait attendre de Minaj. La vraie surprise de cet album vient de la production, classieuse et variée : « Four Door Aventador », tout en percussions électroniques, évoque M.I.A., et « Trini Dem Girls », qui mêle electronica, rap et musique de club, marche sur les plates-bandes d’Azealia Banks. « The Night Is Still Young » pose un pied dans l’EDM, et « Bed Of Lies » n’est ni plus ni moins qu’une chanson pop. Chose rare, même les ballades sont pour la plupart réussies, grâce à une mélancolie distillée par une production efficace, très proche de ce que fait Noah Shebib pour Drake. L’alliance des beats secs et des claviers mélancoliques sied à merveille à « I Lied » ou « Favorite ».

Cette production tendue et parcimonieuse tranche avec l’ambiance foraine, à la Pitbull, des deux précédents disques de Minaj. Et cela fait des merveilles sur la plupart des titres de son album : « Feeling Myself » par exemple, son duo avec Beyoncé, est sec comme un coup de trique, imparable. A lui seul, il serait la preuve que Minaj s’est bien tournée vers ce R&B nouveau, qui poursuit son évolution vers l’electronica, se détachant de plus en plus de ce qui fut le R&B : un genre moite et organique, que D’Angelo est désormais le seul à pratiquer. En un mot, Minaj s’est beyoncisée. Mais musicalement seulement. Car Nicki Minaj a un gros avantage sur le tout venant des chanteuses de R&B. Un joujou extra qui écarte tout danger de bienséance systématique : son gros cul.

Ce qui manque dans le rap et le R&B gentrifié (Kanye et Beyoncé en tête), c’est une once d’autodérision. Minaj, n’en manque pas, elle qui fait de son fat sexy ass le personnage récurrent de ses paroles, une figure fétiche qui resurgit régulièrement comme un jack in the box, pour faire plaisir à tout le monde – à la manière du Saddam Hussein priapique de South Park. Après les trois ballades proprettes qui ouvrent l’album, il apparaît enrubanné (« my ass is a present ») sur « Get On Your Knees », sorte de réponse féministe trash et SM aux rodomonts du rap masculin. Sur « Only » et ses paroles idiotes, il fait baver Lil Wayne et Drake qui révèlent (attention, exclusif) n’y avoir pas encore touché. Et surtout, il apparaît pantagruélique sur « Anaconda », banger graveleux au titre évocateur, porté par un sample hilarant de Sir Mix-A-Lot.

The PinkPrint trouve le dosage presque parfait entre R&B embourgeoisé et rap graveleux. Certes, on aurait aimé retrouver l’espèce de dingue qui, le temps d’un featuring étourdissant et clownesque, avait enfin révélé, par comparaison, à quel point Kanye West est un rappeur ennuyeux (« Monster », dans My Beautiful Dark Twisted Fantasy). Mais curieusement, la production de The PinkPrint¸ d’une élégance convenue mais efficace, met en valeur les talents de Nicki Minaj : ses paroles inventives, la plasticité de son flow, et son sens de l’auto-dérision.

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