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4
sur 5

Pour la deuxième fois en quelques semaines, c’est encore la Californie qui impose son style et sa facilité à la rentrée hip-hop. On a déjà dit ici tout le bien qu’on pensait de la compilation de Stonesthrow, Peanut Butter Wolf’s jukebox 45’s. Dans un genre un peu plus relâché, voici maintenant ce premier LP de Motion Man, Mc plutôt discret qu’on avait déjà croisé il y a deux ans aux côté de Kool Keith au sein des Masters of Illusion de Kutmasta Kurt, qu’on retrouve de nouveau ici derrière la console. Nos deux compères ne naviguent certes pas aux mêmes hauteurs mwandishiennes que Madlib, mais leur album offrira aux fans de hip-hop des deux côtes un improbable et rafraîchissant mélange entre des syncopes funk sorties tout droit du Queens de 1988 et la langueur du son gangsta de la Bay Area.

Rien qu’à regarder la pochette de Clearing the field, on comprend qu’on n’est pas là pour se faire chier : reprenant une thématique déjà utilisée par les Arsonists pour leur dernier album, Motion Man y pose en poupée-mannequin dans son emballage, le reste du livret le montrant habillé en GI ou en karatéka entre les mains d’un môme aussi propre et souriant que dans une pub Kinder Délice. Ce qui on l’avouera n’est pas très street credible -mais ne semble guère préoccuper Motion Man et Kutmasta Kurt (qui a lui aussi droit à sa poupée, affublée de la barbe du mollah Omar). Elevés à l’école de Kool Keith (dont Kutmasta Kurt a produit les meilleurs albums solo pour Funky Ass Records, et qu’on retrouve ici plutôt paresseusement sur We work styles), ils préfèrent comme lui la joie simple d’un déguisement idiot à l’arrivisme nouveau-riche des rappers siglés Versace.

Dès son premier titre l’album confirme ce parti-pris ludique, détaillant toutes les caractéristiques de la poupée de la pochette -« Jim Kelly sideburns included »- en une réjouissante publicité. Straight folwin’ on ‘em prend ensuite l’auditeur presque par surprise, très Westcoast dans la production comme dans le refrain (« gangsta boogie / gangsta boogie ») ; très vite, cependant, on retrouve le Kutmasta Kurt qu’on connaît, balançant en cadence ses breakbeats de funk crade derrière un Motion Man aux inflexions parfois franchement koolkeithiennes (Loose cannon semble tomber droit de l’album de Dr. Dooom, sans parler de ce « Man I Trounce » en ouverture de Trounce, typique du style Kool Keith de l’après-Ultramagnetic Mcs).

Sur son précédent album (Presents masters of illusion), Kurt s’était laissé allé à un hommage au premier BDP avec The Bay-Bronx Bridge ; se répondant à lui-même, il saute maintenant le Pont pour faire son Marley Marl, avec un Hold up recréant à sa manière Nobody beats the Biz, en présence du Biz lui-même (manifestement l’autre grosse influence de Motion Man). Mais, si leur LP contient quelques autres perles néo-1988 (comme C’mon on ya’ll et ses breakbeats et scratches efficaces), Motion Man et Kutmasta Kurt paient également leur tribut au trop sous-estimé gangsta-rap d’Oakland, invitant E-40 sur un sample de T Stands for trouble de Marvin Gaye (sans toutefois égaler Le Monde de demain, que les fans de NTM se rassurent), parodient Kid Frost et le NWA de She swallowed it sur le bien titré Beotches, samplent leur modem comme Dj Spooky sur un titre caché à la fin du CD et nous apprennent incidemment, au détour d’un skit, que c’est Kurt qui a un funky ass. Rien de bien sérieux, donc. Et c’est tant mieux : on a toujours aimé la stupidité, mais seulement quand elle est funky.