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4
sur 5

Depuis son premier album Diciembre 3 am, jamais le discret sextet du label madrilène n’aura mis son talent au service d’une folk pop aussi envoûtante. La musique de Migala mord aux marges des Tindersticks, de manière aujourd’hui bien plus inspirée mais moins classieuse (le cafard d’Arab Strap n’est jamais loin). Par la même occasion, elle s’agrémente d’une palette de sons chauds : guitare classique, accordéon et parfois chant en espagnol, comme sur Principios de agosto, qui sonne comme la petite musique tristounette de Paris-Texas lorsque Travis se remémore les images en super-8 d’une Nastassja Kinsky rayonnante et belle.

Arde explore sur la majeure partie des quatorze titres le sentiment d’altérité de ceux qui n’ont plus qu’un pied parmi nous, la solitude de ces êtres fragiles incapables de se reconnaître dans leurs semblables. Ceux qui ont frôlé la mort malgré eux (« Drive and turn there / Where [we] nearly lost our lives / Yesterday » sur Suburbian empty movie theatre) et qui désespèrent de réapprendre à vivre, à la manière des personnages du road movie Eureka(« I disappeared for / Half the night. I disappeared »). Ceux qui, fascinés par la mort (« I guess it would be possible to crash / With one of the strangers that / I cross by the street / And have a premonition / Of happiness » sur The Guilt) ressentent désormais la culpabilité des vivants (« And probably that’s why one ghost / Comes every night / To rock my stupid guilt »). Ou ces parias privés d’amour (« When it would be so easy / To give me a cure at night: / Some heat / Some strenght » sur Our times of disaster).

L’album est construit autour de deux inflexions majeures : vers la fin de l’instrumental El caballo del malo, des guitares surgissent et scandent les mêmes notes. La sérénité des deux premiers morceaux laisse subitement place à la tragédie. La voix d’Abel Hernández fait alors son apparition, plus grave que jamais sur Fortune’s show of our last. Les morceaux parcourent les lieux hantés d’un quotidien familier, prisonnier de souvenirs (un cinéma désert, un fast food, un bar, une boîte de nuit, une salle à manger). On entend des samples d’accidents de voiture, de bruits de circulation, de bolides, des chants mystiques, des dialogues. Au plus sombre de l’album, on sent pourtant toujours un entêtement irrationnel à continuer, malgré tout, de vivre.

Vivre. C’est sans doute le sens donné à la conclusion de l’album, résolument apaisé, résigné sans doute, mais regardant du côté des vivants et de la lumière. Le mot « Arde » ne renvoie alors plus aux flammes du désastre (le mot « disaster » est une ritournelle de l’album : « times of disaster », « these times of disaster », « the disaster of everyday », « today is a day of disaster »), mais à celles de l’espoir. Sur Last fool around, le narrateur regarde devant lui et parle enfin de chaleur humaine (« But I am glad that some are together and have children / Of their happiness »). Finalement, sur Arde, les samples d’une voiture s’écrasant contre un arbre, comme certaines idées noires se logent dans notre tête, se taisent. On entend alors un train roulant vers un ailleurs sans doute meilleur : les souvenirs morbides s’évadent de notre esprit.

Si Arde est si bouleversant, c’est parce qu’il va droit au but. Construit autour de peu de thèmes, mais exploités de manière obsessionnelle, l’album captive par cette sensation d’inéluctabilité, de fuite en avant vers le dernier morceau (d’où cette sensation convaincante de progression naturelle et de cohésion). Arde est comme tracté par une rage de vivre, celle que le corps manifeste de manière insoupçonnée lorsque, au-delà du désespoir, l’esprit ne répond plus de rien. Contre toute impression, Arde n’est donc pas un album cousu de morceaux tristes : il est résolument optimiste.