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4
sur 5

Animée de concert par la voix ironique d’Aurélie Muller et les accents mélancoliques de son compère Thierry De Brouwer, Melon Galia, délicate excroissance de la scène pop-rock francophone, répondant à un patronyme tout aussi délicat (pour les urbains incurables, un Melon Galia, ou Melon Miel, est une énorme courge au goût sucré), vient saupoudrer sa douceur au-dessus de notre hexagone avec un sourire qui en dit long. Après deux EP’s plutôt bien acceptés (L’Epaisseur d’un cheveu et Vous me quittez déjà) et quelques premières parties du très imbibé Miossec (ainsi qu’un premier prix au concours ‘L’R du temps’ en 1997), la joyeuse formation, née du hasard en 1995, réapparaît avec un premier album redoublant d’ironie face à la morosité quotidienne. A défaut de major suffisamment audacieuse pour les signer, c’est au petit label Les disques mange-tout (Sharko, John Cunningham, Flop), « cabane » de disques indépendante née au coeur du pays Ch’ti de se coller à la production de ce premier opus.

Croquant avec un large sourire les futilités de notre ordinaire, Melon Galia s’attache à rendre complexes et insoupçonnés les dessous facétieux qui nous animent chaque jour, à l’image du premier titre, Une Affaire importante, en lequel chacun se reconnaîtra, planté devant une situation délicate, regrettant, comme un oubli de jouissance des moments d’insouciance, de ne pas s’être dit cinq minutes plus tôt que « tout va bien jusqu’à présent ». Traitant nos embarras avec une verve toute enfantine au premier abord, on découvre en y regardant de plus près, des jeux de mots plein de sens qui élargissent le champ des réflexions, comme les paroles de Jamais je ne mens, dont les sonorités, une fois détachées des mots, en prolongent le sens : « Jamais je ne m’en/Tire avec rien de moins que le pire/Est de tromper les gens/N’ai marre de le faire à plein temps/…/Je n’dis pas, je prétend/Je feins de, je m’étend/Core trompé.« 

Cet album creuse au plus profond nos habitudes pour faire éclater au grand jour les traces de nos faiblesses, ces situations limites qu’on ne s’avoue qu’à nous, jamais aux autres. Par pudeur peut-être, et parce qu’elles ne prennent un sens gênant que sous le regard des autres. Ces mini-ambitions, ces implications passagères, ces résolutions futiles qu’on prend au plus profond de nous en ces dimanches gris où la pluie ruisselle dans nos âmes. On se console, histoire de tenir. Jusqu’à demain. Pour accompagner ces méditations, Melon Galia joue une musique claire, fraîche et sans prétentions, égrenant les arpèges d’une pop simple et sucrée, alternant mélodies inquiétantes et futilités sautillantes en forme d’éclats de rire, faisant écho aux musiques de Miossec ou de Belle & Sebastian. On dirait ces mélodies faciles qui nous trottent dans la tête à nos moments les plus creux, ces envolées lyriques qui jaillissent de nous-mêmes pour rester en nous-mêmes ; ces chansons intimes qu’on orchestre intérieurement, en marchant, perdus au milieu d’une symphonie imaginaire qui ne dérape jamais et se tisse à l’infini, sans fausses notes. Et puis au détour de ces orchestrations aussi simples qu’efficaces, la voix disparaît derrière un mur d’idées mélodiques qui se télescopent, s’autorisant de longues envolées purement instrumentales à grands renforts de cordes ou de piano (Il ne m’en aura rien coûté).

Drôle, réaliste et beau, Les Embarras du quotidien est un disque en forme d’essai sur la vie quotidienne, une poésie qui puise ses idées au fond de nous. Resurgissent en bloc, nos tracas et nos imperfections, nos discussions futiles (L’Epaisseur d’un cheveu…), ces choses qu’on reporte à demain, les vertiges de l’embarras du choix, les jeux de regards, les attitudes dictées par des conventions, les facilités, les résolutions passagères, les sinuosités de nos âmes, les téléphones qui ne répondent pas et les toilettes sans papier. Les actes manqués.