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5
sur 5

Sous les atours glamour d’un jeune homme au visage séduisant, Mark Turner s’affirme d’un album à l’autre comme l’un des saxophonistes ténors les plus remarquables du moment, qui, à l’instar de Chris Potter, sait éviter les faux-pas et les facilités aguicheuses dans lesquels s’empêtrent trop de musiciens poussés trop vite. Après un magnifique disque de ballades traversé de bout en bout par un irrésistible frisson, Turner publie, comme il l’avait annoncé, un nouvel opus uniquement consacré à ses propres compositions et se présente enfin avec son propre quartette, dans lequel figure le guitariste Kurt Rosenwinkel. En petits-fils spirituels de Sonny Rollins et Jim Hall, les deux musiciens forment, quarante ans plus tard, un tandem (ils jouent mutuellement dans leur groupe respectif) dont la nouvelle complicité évoque à sa façon celle qui unissait leurs maîtres dans un mémorable quartet également sans piano. D’une entente parfaite, les deux musiciens possèdent aussi une proximité de son qui rend l’alliance de leurs instruments à nulle autre pareille. Comme débarrassé du complexe « coltranien » qui semble annihiler chez nombre de ses contemporains toute originalité, Mark Turner possède en effet une clarté et une variété de timbre rares aujourd’hui, sans doute parce qu’il a su écouter des saxophonistes comme Warne Marsh ou Joe Henderson, uniques en leur genre.

Rosenwinkel, de son côté, a développé sur sa guitare, des effets étranges qui donnent à ses notes une réverbération diaphane, une sorte d’écho tremblotant, qui lui permet de se fondre idéalement avec la sonorité de son partenaire. Aussi l’écriture des neuf morceaux, tous de la main de Turner (on pense au meilleur Wayne Shorter) use-t-elle de troublants unissons (Iverson’s odyssey), de résonances vacillantes (Deserted floor) et de contrepoints instables (Seven points) qui, en créant de surprenants alliages, donnent aux compositions un irrésistible attrait. Contribue également à la réussite et à l’originalité de cette musique le tandem rythmique formé par Nasheet Waits (batteur, comme son père Freddie Waits) et Reid Anderson (contrebassiste). Waits, économe et précis, capable d’une ascèse à la Ben Riley aussi bien que d’une profusion continue à la Tony Williams, se montre d’une finesse impressionnante dans son jeu de balais, comme en témoigne son accompagnement dans We three, ballade ouatée où se lient et se délient les voix entrecroisées du saxophone et de la guitare. Anderson fait chanter la pleine sonorité de son instrument sur des lignes de bon aloi (Jacky’s place) et d’une idéale présence (Casa Oscura). Avec un sens du contraste qui l’amène à jouer sur les registres du ténor et alterner des aigus songeurs et fragiles et des graves plus assurés, Mark Turner développe un discours où rien ne semble superflu et tout parfaitement agencé, un art qui lui a valu l’estime d’un certain Brad Meldhau. On ne prendra pour exemple que la dizaine de minutes de Myron’s world, qui se développe selon une vraie science architecturale. Mark Turner ouvre sur un solo où il fait apprécier la beauté de son timbre. Rejoints par la guitare de Rosenwinkel, les deux musiciens égrènent, dans un étrange duo tout en correspondances furtives, la mélodie d’un thème d’une mélancolie retenue ; lorsque s’ajoute la paire rythmique, sur un frémissement de cymbales, le quartette tout entier se met à vibrer tandis que le thème ne cesse de s’immiscer dans les contours des improvisations, porté jusqu’à l’incandescence avant de s’évanouir dans un climat de blues sublimé et inattendu. On voudrait entendre plus souvent des groupes qui sachent avec autant de talent marier une telle fraîcheur d’idées à une technique aussi parfaitement déjouée.

Mark Turner (ts), Kurt Rosenwinkel (g), Reid Anderson (b), Nasheet Waits (dm). Janvier-février 2001, NYC.