PARTAGER
3
sur 5

En 1977, Johnny Rotten écoutait Neil Young. A l’époque du Clash, Joe Strummer aurait déposé les armes pour deux titres acoustiques de Dylan. Lemmy Killminster de Motorhead tape volontiers du pied (lourdement, certes) sur Blackbird des Beatles et Kurt Cobain a attendu, dans l’ombre des Marshall, la première occasion pour saisir une guitare acoustique. Ce n’est plus à prouver : le punk-rocker cache souvent une solide base folk, un amour de la guitare sans jack, de l’arpège voire du picking pour les pathologies plus sérieuses.
Mark Lanegan est l’exemple type. Chanteur des Screaming Trees, plutôt tendus et bruyants, grunge pour tout dire, il sort régulièrement sous son nom des albums folk apaisés. Avec son récent I’ll take care of you, Mark Lanegan creuse son sillon roots. Il radicalise même sensiblement le propos en choisissant de ne jouer que des reprises folk, voire franchement country (dans les crédits d’un titre, on lit même « Traditional », c’est tout dire). Un album country ? De reprises ? En France ? Autant vendre Playboy à la criée dans l’enceinte du Vatican.

Pourtant, même si le projet connaît certaines limites (il n’est pas interdit de s’emmerder ferme sur trois morceaux très mous), Lanegan réussit assez souvent son coup pour intriguer. La voix, tout d’abord. Ce type chante de mieux en mieux, grave avec un timbre assez mystérieux. Idéal pour ces histoires de routes, de verres de whiskey… Sur Consider me, aparté soul signé Eddie « Knock on wood » Floyd et Booker T. Jones, il est assez malin pour ne pas chasser sur les terres d’Otis Redding par exemple, tout en restant sacrément dramatique. Sur I’ll take care of you, la même voix se pose sur des trémolos de guitares, des napperons d’orgue Hammond et l’ensemble tutoie facilement les albums de Nick Cave post-Tender prey, ou les meilleurs moments de Palace.

L’autre force du disque réside dans le choix des morceaux. Mark Lanegan a tout l’air du type érudit. Pas le genre à faire du folk avec une adaptation de Mr. Tambourine Man. Le disque débute d’ailleurs avec un titre inattendu et magnifique de Jeffrey Lee Pierce (voix et énooorme guitare du Gun Club) : Carry home, une poignée d’accords sape-moral, une mélodie élémentaire et une voix de crooner-punk à son apogée. La meilleure entrée en matière possible pour I’ll take care of you. Le malin Lanegan exhume ensuite des titres de Tim Rose, Fred Neil, des songwriters plutôt imparables.
Plage 3, c’est carrément Tim Hardin qui débarque, et l’affaire devient limpide. C’est bien à lui qu’on pensait depuis le début. A son folk mélancolique, à sa plainte country, à ses arrangements jazz très classes. Mark Lanegan retrouve, sur quelques titres, cette veine originale, ce tempo triste et digne. Une parfaite sonate d’automne.