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4
sur 5

On vous a récemment dit tout le bien que l’on pensait du magnifique troisième album de Spunk, quartet féminin d’improvisation libertaire et sans limites, on est donc heureux de vous parler du premier disque solo de sa vocaliste et chef de file Maja Ratkje. Un disque de chanteuse à voix doublé d’un monument d’étrangeté, qui risque bien de devenir une pierre angulaire de l’art vocal. Le concept dudit disque, équivoquement et sobrement intitulé Voice, est d’emblée ambitieux : les acrobaties vocales de Maja sont à la fois le sujet central de l’album, et sa seule source sonore.

Un peu à la manière de Guitar de Derek Bailey, de Tenor de Joe McPhee, ou du Classic guide to strategy de John Zorn, autres grands improvisateurs et casseurs de murailles musique/non-musique, la norvégienne explore les milles et une possibilités, jolies pas jolies, que lui offrent ses cordes vocales (vibrations) et son organe oratoire (textures, brisures, sifflement). Alors bien sûr l’exercice pourrait se révéler périlleux, voire aride, mais la norvégienne, qui a décidément de la suite dans les idées, s’est acoquiné du duo noise Jazzkammer pour enrichir son propos et étendre encore un peu plus le vaste territoire de sa voix magnifique. Brisant le cou à la contrainte de départ, le trio n’hésite pas à transformer le matériau jusqu’à l’inhumain et jusqu’à l’impossible, bouclant, molletonnant, accélérant les vocalises pour les faire muter en autant de mélodies, rythmes, pulsions, nappes et bouillonnements tout autant modernistes qu’ancestraux. Maja éructe, charcute, siffle et hume les langues (norois, anglais) et quelques mots leur appartenant, invoque la furie (« joy », « chipmunk party ») tout autant que l’apaisement (les prouesses ambient pop « voice » et « vacuum »), le groove de Sarah Vaughan (« dictaphone jam »), brasse l’avant garde de Shelly Hirsch ou Iva Bittova à la pop romantique de… Bjork. Et n’oublie jamais d’écrire, de composer, de faire de la musique. Ce qui donne à ce disque une ambiance très particulière et une allure digne des grands albums pop. A qui ce disque majeur parlera ? Impossible de le savoir… Mais on en discutera encore certainement dans longtemps.

Le très reconnu combo improv Supersilent fait pour sa part un étonnant pas de côté. Après la furie de 4, les envolées de 5, le groupe rentre en lui-même et prend le chemin de l’introspection. Ce qui donne un étonnant résultat, à mille lieux de la musique improvisée traditionnelle, voire des soubresauts énervés du jazz nordique : des propensions accentuées vers les variations purement modales et dissonantes mais à part, on se rapprocherait presque ici par moment d’une certaine manière de pratiquer le rock atmosphérique, voire le space-rock. L’ambient caverneux de Deathprod, extrémité électronique de la formation, a semble-t-il contaminé toutes les couches instrumentales, pour les engluer dans de vastes espaces glacés, visuels, presque cinématographiques (évoquant Bergman ou les B.O. de Takemitsu plus qu’Hollywood), frisant le kitsch mais ne tombant jamais complètement dedans. Un disque qui laisse perplexe, mais dont l’ambition et l’originalité laissent pantois.