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3
sur 5

Atypique parcours discographique que celui de Laurent Fickelson, qui choisissait une orchestration peu banale (le sextet) pour son premier enregistrement en leader avant d’en venir aujourd’hui à ce par quoi d’autres commencent plus volontiers, le trio. C’est aux côtés du batteur Simon Goubert qu’on découvrait ce pianiste vif, passionné et puissant, parfaitement à son aise dans le contexte d’une musique largement influencée par le jazz modal et cultivant ouvertement l’héritage coltranien ; l’impression produite par son jeu ample et expressif fut confirmée peu après au sein du quintet des frères Belmondo, dans une longue suite intitulée Infinity, laquelle inaugurait d’ailleurs la naissance du jeune label français Shaï qui l’accueille aujourd’hui. Son éphémère incursion dans la formation jazzeuse et technoïde du DJ Frédéric Galliano, à l’invitation des frères souffleurs en question, lui permettait en outre de démontrer la diversité de ses influences, en laissant affleurer sous ses doigts celles de quelques grandes figures du jazz fusion seventies. Il n’en reste pas moins que c’est avant tout et incontestablement à McCoy Tyner qu’on l’affiliait le plus volontiers jusqu’à ce bel album en trio, qui dévoile un nouvel aspect de sa personnalité musicale.

Epaulé par deux compagnons de longue date (Clovis Nicolas, basse, et l’excellent Philippe Soirat, batterie), Laurent Fickelson, qui pousse l’humilité jusqu’à ne laisser que la portion congrue à ses propres compositions (deux thèmes sur huit, au demeurant tout à fait remarquables), s’affranchit ici de l’influence quasi exclusive du pianiste de Coltrane, toujours récurrente d’ailleurs, pour la doubler de celle d’un Corea, voire d’un Meldhau ; apparentements qu’on n’avance, un peu hasardeusement sans doute, que pour mieux signifier l’évolution tangible du jeu du pianiste dans ce Secret mood de toute beauté. Le choix du répertoire semble mêler le désir de s’attaquer à son tour à des standards rebattus (When I fall in love, You and the night and the music), qu’il reconstruit avec beaucoup d’originalité, et celui de débusquer quelques thèmes moins connus lui permettant d’affirmer un point de vue neuf en s’inscrivant dans la ligne de grands aînés (Love song de Tony Williams, Reincarnation of a love bird de Mingus, If you could see me now de Tadd Dameron). Dans les deux cas, il séduit immédiatement par la vigueur et l’inspiration de son jeu -par sa sensibilité, aussi. Avec cet album recommandable, Fickelson étonnera sans doute ceux qu’avait transportés le précédent, Under the sixth ; sans l’empressement de nombre de jeunes pianistes de sa génération à s’affirmer immédiatement en trio, il prend le temps d’élaborer un vocabulaire et une personnalité musicale qui s’imposent comme l’une des plus intéressantes de la scène hexagonale aujourd’hui.

Laurent Fickelson (p), Clovis Nicolas (b), Philippe Soirat (dm)
Enregistré les 22 et 23 mars 2000 à l’Espace de projection Ircam (Paris)