Keith Fullerton Whitman, d’abord connu dans les années 90 pour ses innombrables disques sous le nom de Hrvatski et son label Reckankreuzungsklankewerkzeuge, m’est longtemps apparu comme une encyclopédie sur pattes des musiques de traviole, musiques qu’il régurgitait à la carte en concert derrière son laptop et sa barbe fleurie : breakbeat, noise, abstract hip-hop, clicks’n’cut… Un doux-dingue bossant pour Forced Exposure et que seul un garçon intelligent comme Jedrek Zagorski pouvait alors comprendre et aimer au point de lui consacrer une interview fleuve dans Peace Warriors (cela devait être en 2000). Et puis Whitman a commencé à publier sur Kranky, sous sa vraie identité, une série d’albums toujours aux allures de name dropping mais à l’identité musicale de plus en plus ciblée. A l’aide d’un bon gros patch, d’une panoplie d’instruments et notamment de vieux synthétiseurs modulaires (prêtés par l’université d’Harvard où il donne des conférences), ont ainsi été réalisés Playthroughs, Anthithesis, Schöner Flußengel puis Multiples, où les ombres de Terry Riley, La Monte Young, Kurt Schwitters et Alvin Lucier croisent celles de Luc Ferrari, Popol Vuh, Cluster… Autant dire donc que depuis 2003, Whitman a entrepris un virage vers les dites musiques expérimentales et d’avant-garde (pour reprendre la distinction de Michael Nyman) de la seconde moitié du XXe siècle, avec une préférence nette pour le minimalisme américain et la musique concrète européenne.

Dernier disque en date : Lisbon, premier album live abattu au kilomètre (le concert date du 4 octobre 2005 ; 4 mois plus tard il était sous presse) dans une discographie déjà épaisse où chaque album requiert habituellement trois ans de travail. Lisbon ne fait pourtant pas exception à l’orientation des derniers disques : au fil d’une plage gargantuesque de 40 minutes, Whitman fait se rencontrer passé et présent pour les amener dans un échange ambitieux qui ignore superbement les deux options les plus fréquentes en la matière : 1) l’usage intégriste du patch ; 2) l’hybridation fainéante entre Mac et guitare (sortie semi-honteuse privilégiée par ceux qui viennent de réchapper à l’option 1). Cela dit, les rares personnes qui savent faire se rencontrer Stockhausen et Hecker (Anthony Pateras), Parmegiani et Jan St Werner (Sébastien Roux) ne font jamais rien de plus que prendre un peu de hauteur et resituer les musiques électroniques dans des généalogies adverses / mémoires concurrentes. Encore faut-il savoir le faire aussi intelligemment que Whitman, Pateras ou Roux. Les treize premières minutes de Lisbon, qui n’en paraissent que deux, sont brillantes de dextérité et graphiques à souhait. Des couches énormes de sons riches en harmoniques s’y superposent mais, alors que le bourdon se densifie et se complexifie, celui-ci ne fait que s’effiler, s’affiner et s’alléger pour atteindre la structure aérienne d’un mille-feuilles. S’écoulent alors dix minutes pendant lesquelles cette architecture délicate vient s’épuiser et se fragmenter le long d’une courbe ample et déclinante autour de laquelle vrillent comme des vortex des drones oscillants montant en puissance et saturation jusqu’à totalement envelopper la note tenue jusqu’alors. Suit un interlude de cinq minutes de guitarmageddon et, à la 28e minute, se mettent en branle field recordings et synthétiseur Serge charriant comme un glacier tout ce qui se trouve sur leur trajectoire. Arrivé à son terme, le morceau ressemble à une masse spectaculaire de sons divers que, par un simple clic de trackpad, Whitman décide de faire disparaître dans un silence étourdissant. « Hénaurme » est décidément le qualificatif qui convient à ce disque.

De Sébastien Roux, il est encore indirectement question avec Bird Show, aka Ben Vida. Car si Whitman a réalisé beaucoup de disques solo, il a également souvent joué et publié des disques avec son pote Greg Davis, lui-même collaborateur de… Roux, et beau-frère de… Vida. La boucle est bouclée. Davis, Roux et Vida tournaient ensemble en janvier 2006 sur la côte ouest américaine : l’occasion pour le dernier larron de présenter son deuxième opus solo sous le nom de Bird Show. Vida n’arrive cependant pas blanc comme neige : Lightning ghost, la suite de Green inferno (Kranky, 2004), est même précédé d’une jolie réputation, construite depuis 1997 avec six albums somptueux au sein du quatuor de psych folk drone Town & Country. Pour faire simple, la musique de Town & Country est avant tout une musique de plages étales et arythmiques quand la musique de Bird Show est d’abord construite sur des motifs percussifs et mélodiques courts mis en boucle (Drumming de Steve Reich vient souvent à l’esprit à l’écoute de Lightning ghost). La première accède à la contemplation par la stase, la seconde à l’extase par des pas de rondes. La curiosité vient de ce que, comme ce qu’a pu faire en son temps Brian Eno avec David Byrne ou Laraaji (Day of radiance), Vida privilégie avec Bird Show le format chanson pour y faire rentrer un bazar d’idées exotiques ; de chouettes songwriters étaient d’ailleurs déjà remerciés sur Green inferno : Robert Wyatt, Areski et Brigitte Fontaine, David Tibet… Aussi, lorsque des drones d’alto enflent au coeur d’un morceau, ce n’est jamais tant à Tony Conrad (grande influence de Town & Country) qu’à John Cale que l’on peut penser. Des chansons, certes, mais des chansons flottantes et ondulantes, empruntant percussions et conception du temps à des traditions musicales (soufi, nord indienne, africaine, caribéenne …), possédant même quelque chose de la transe religieuse ou des incantations magiques : lorsque Vida chante, ses mélopées s’approchent parfois de véritables mantras, quand elles ne sont pas odes à la nature. Il faudrait un jour prendre la peine de rapporter à leurs possibles origines intellectuelles la veine naturaliste de ces musiques que l’on a vu bourgeonner aux Etats-Unis depuis quelques années et l’on prendrait peut-être la mesure de la bascule muette, pour ne pas dire l’autocentrag,e intervenu au sein de la contre-culture musicale US : exit la mystique rimbaldienne ; influence nouvelle du mouvement transcendantaliste d’Emerson, Whitman et Thoreau ?

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