PARTAGER
4
sur 5

L’année 99 avait commencé en France avec le beau et souvent blafard Remué de Dominique A. Elle s’achève idéalement avec un bilan personnel de son ami nantais Katerine, check-up physique et mental complet qui le montre plus préoccupé que jamais par le temps qui passe.
Ce retour de « monsieur Katerine » se fait en deux albums, disponibles ensemble ou séparément : Les Créatures, ouvert à des collaborateurs et à des arrangements variés, et L’Homme à 3 mains, enregistré en solo chez lui. On commentera les deux à la fois, car malgré les différences de textures, les thèmes y sont communs, comme dans « le commun des mortels ». Ces chansons grincent. Etudiants bossus, amours passées, hommes à trois mains, bancs d’église et bouches énormes se retrouvent d’un disque à l’autre comme si le chanteur avait placé sa vie entre deux miroirs déformants, offrant une image de lui démultipliée, grimaçante, éclatée mais compacte comme un tableau de Bacon, dont le triptyque d’un homme vomissant dans son bidet ferait une pochette rêvée. Pas pour rien qu’une de ses toiles figurait au générique du Dernier Tango à Paris, autre montée de fièvre en huis clos.

En vingt-cinq morceaux et une avalanche de mots tordus, l’ex-dandy catalogué à tort kitsch prouve qu’en plus du cœur il a des tripes, et aussi quelques microbes. La photo de pochette poilue plante parfaitement le décor. Ce double opus est une auto-mise à l’air que Philippe Katerine s’est infligée durant une période où il était parisien, se cherchant des poux dans le nombril entre un appartement-pourrissoir et un studio où il a fait d’heureuses rencontres musicales. Sur Les Créatures, il s’est entouré des Recyclers, un trio d’improvisateurs aventureux, avec lesquels un vrai échange a eu lieu, et sa liberté semble totale : collages bruitistes, montées orchestrales, éruptions free-jazz portent une voix elle-même changeante, l’amère douceur de l’auteur assurant la cohérence de l’ensemble. Si celui-ci a toujours distillé dans ses sucreries un peu de poison, cette fois il le fait avec un humour noir salissant, moins élégant qu’autrefois mais avec un impact plus profond. Que certains de ces morceaux soient juste provocateurs ne fait aucun doute, mais la lourdeur de Je vous emmerde ou du Simplet, horripilants, est le prix à payer pour mater in extenso cette psychanalyse exhibitionniste de l’artiste faisant ses comptes. « Paris est une ville formidable où les gens crèvent partout », prévient-il dès le second morceau.

Inventaire de choses jamais faites à 30 ans (« Je n’ai jamais suivi de vraie prostituée… », quel art de la nuance !), suite d’insultes, énumération de lieux où chercher le bonheur, la narration cède souvent la place à des listes dignes du meilleur Pérec, avec en prime ce destin d’un poulet vendéen dont la route croise celle du chanteur (Poulet n°728120). Finies les histoires de Badminton et de Jardin botanique, cette fois on a L’Appartement et la Gare du Nord, l’immédiateté du Polaroïd ayant supplanté le livre d’Epinal. Entre souvenirs d’enfance médicaux dans C.I.A. 76 et religieux dans Petit Philippe, Katerine confirme dans le lyrique Au pays de mon premier amour que nostalgie et amertume vont main dans la main, sentiment culminant avec l’innocence perdue de Nous rions : « Il n’y a rien d’aussi bon que d’être des enfants. » Derrière les grimaces et la musique souvent torturée, des peurs et des regrets impossibles à ignorer.

Et si c’est au « cut-up » que Katerine s’ouvre longuement les plaies, entre chansons dépouillées (Le Pyjama de soie), atmosphères à la Barry Adamson (Gare du Nord), saillies poétiques (Combien d’hommes) et franches déjantes (Mon meilleur ami est un chien, Une fanfare de 400 sexagénaires), il finit par lâcher dans Moi-même ce terrible aveu : « Je n’ai jamais dit je t’aime à d’autre qu’à moi-même. Pourtant on me l’a dit souvent, mais depuis bien longtemps je ne me mens plus qu’à moi-même. » On pourrait s’en tenir là, mais sur Au téléphone, c’est une femme qui conclut « Si je te parle d’un homme, il sera bientôt mort », puis une détonation résonne. Celui qui chantait « Il suffirait d’un coup de feu » y est passé, et cette fin renvoie au tout début du disque. Trois minutes avant le premier morceau des Créatures, entre quelques glauques faits divers, l’auteur avait cette vision : « Je suis mort le 8 décembre 2008, mais je ne me souviens plus de quoi. » Adieu bel homme, et merci pour ce double-album tout nu, aussi irritant que bouleversant.