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4
sur 5

7 octobre 1969 : juste avant de quitter l’Angleterre pour rejoindre le bassiste Barre Phillips et le batteur Stu Martin en Belgique, avec lesquels il fonde le fameux « Trio », John Surman entre dans les studios Tangerine de Londres pour une jam-session en compagnie du batteur John Marshall, du pianiste John Taylor (qui restera son complice durant les décennies suivantes) et du bassiste Brian Odgers (pour la petite histoire, c’est lui qu’on entend sur L’Homme à tête de chou de Gainsbourg). Quelques semaines après cette séance d’enregistrement, le studio fait faillite : parti sur le continent, Surman n’a aucun moyen de récupérer les bandes qui lui appartiennent, lesquelles finissent par disparaître dans le grand nettoyage qui suit la fermeture des lieux. Par un de ces miracles dont l’histoire du disque est friande, les masters ont cependant survécu et, dieu sait comment, ont fini par émerger en 2003 dans un état globalement satisfaisant. Ce sont ces bandes que l’on découvre dans cet album enfin publié sous le titre Way back when, 35 ans après son enregistrement ; « Nous avons résisté à la tentation de remixer, explique le saxophoniste, de sorte que ce que vous allez entendre reflète le son des années soixante ». Après la réédition en CD voici quelques temps de deux des ses premiers disques, John Surman (1968, ambiance calypso, influence Sonny Rollins et gros son de baryton) et How many clouds can you see (1970, calypso d’un côté, expérimental de l’autre), voici donc un nouveau témoignage des « jeunes » années (il a alors 25 ans) de l’un des plus grands jazzmen européens, fraîchement émoulu du London College of Music (qu’il quitte finalement pour le London University Institute of Education) et de ses multiples partenariats avec la crème de la jeune scène britannique de l’époque (John McLaughlin, Dave Holland, Chris McGregor, John Taylor).

« Le son des années soixante » : l’expression est parfaitement appropriée, tant cette galette inespérée nous ramène aux utopies électrisantes (Taylor utilise un piano électrique) et internationalistes (réminiscences indiennes à tous les étages) de l’époque. Utilisant toutes les dimensions sonores de ses saxophones (baryton et soprano), Surman se laisse aller à de longues méditations pleines de volutes à la Coltrane, explorant déjà l’aspect hypnotique et répétitif d’un univers sonore qu’il portera à sa perfection dans ses albums en solo pour ECM au cours des années 1970 ; des passages free entrecoupent ce discours improvisé passionnant où se ressent également l’influence des récents bouleversements électriques occasionnés par Miles Davis de l’autre côté de l’Atlantique (In a silent way vient tout juste d’être publié). Après les quatre parties du morceau éponyme, on trouve deux thèmes plus longs où le saxophoniste alto Mike Osborne, débarqué sur le tard dans le studio et invité à se joindre sur le champ au quartet, vient prêter main forte au leader. Pour n’être sans doute pas un chef-d’oeuvre, Way back when s’impose sans doute comme un témoignage de toute première importance sur le son d’une époque et sur la formation musicale de l’un des plus grands musiciens de jazz de son temps.