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3
sur 5

L’intérêt du saxophoniste britannique pour le folklore anglais et la musique religieuse l’a de longue date conduit à en faire les aspects les plus caractéristiques du versant solitaire de son œuvre, à commencer par ceux de ses disques où les boucles répétitives d’un synthétiseur minimal portent de longues méditations acoustiques dans un climat irréel. Plusieurs années de travaux d’écriture lui permettent aujourd’hui d’aborder la musique de chambre sans perdre les constantes d’un univers sonore immédiatement identifiable que caractérisent le goût du contraste et la fascination de ces formes récurrentes et obsessionnelles propices au glissement mélancolique.

C’est en réalité dès le milieu des années soixante-dix que Surman se tourne vers l’écriture classique au cours de sa longue collaboration avec Carolyn Carlson ; le saisissant oratorio Proverbs and songs, enregistré avec John Taylor et le chœur du festival de Salisbury (soixante-quinze voix) et publié voilà deux ans, consacrait enfin sur disque une carrière de compositeur jusqu’alors peu connue. Sa manière ne change pas dans ce projet plus classique où se croisent éléments écrits et improvisés ; sans verser dans les broderies ornementales du Garbarek des jours fervents, le saxophoniste mêle fort habilement ses inspirations classiques au vocabulaire jazz qu’il n’a jamais cessé d’utiliser. Le contexte musical particulier lui permet de mener à bien une collaboration directe longtemps repoussée avec le contrebassiste Chris Laurence, pilier de l’orchestre de l’académie de Saint-Martin et accompagnateur occasionnel de J.J. Johnson et Tony Coe, partageant l’espace de celui-ci entre improvisation et accompagnement. Une fois encore, l’autorité des solistes donne toute sa dimension à un projet qui, pour rester parfaitement classique, prend à l’occasion les voies moins balisées de la musique contemporaine minimaliste ou, plus furtivement, du jazz. Surman l’Européen retrouve alors les couleurs des partitions ellingtoniennes dans un Stone flower éblouissant, où éclate la profonde originalité du projet en même temps que perce une manière piquante d’humour désenchanté. Aussi la gravité de la succession d’accords obsessionnelle ailleurs exploitée à l’envi illustre-t-elle sans doute l’ironie ou le paradoxe bonhomme du titre, tellement peu significatif d’une musique qui, pour être intensément séduisante, ne se joue ni dans la lumière, ni dans les éclats.