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sur 5

Attendu depuis sa première mixtape (« 1999 ») il y a trois ans, le premier album de Joey Bada$$ sort à l’occasion du vingtième anniversaire du rappeur de Brooklyn. Outre la portée symbolique, Bada$$ a souhaité prendre son temps pour murir ce disque qui fait suite également à des sorties de son collectif Pro Era. Ce collectif, formé dans un lycée connu pour ses formations artistiques (Jean-Michel Basquiat et Adam Yaunch des Beastie Boys l’ont aussi fréquenté), s’est fait remarquer notamment par ses freestyles. L’un d’entre eux – diffusé sur YouTube – a retenu l’attention de Johnny Shipes (manager de Big K.R.I.T et Smoke DZA) qui a signé Bada$$, alors âgé de seulement 15 ans. Lâchant leurs rimes sur des productions empruntées à MF Doom, J Dilla ou Lord Finesse, les kids de Pro Era témoignent dès leurs débuts d’un attachement à un certain âge d’or du rap (en particulier la période boom bap du milieu des années 90) chose peu commune pour des gamins de leur génération à l’heure de l’omniprésence du trap et du drill. La vidéo de « Survival Tactics« , dans laquelle Bada$$ donne la réplique à son acolyte Capital STEEZ, contribue à étendre la popularité du crew qui s’envole alors pour une première tournée européenne. Mais le suicide de STEEZ fin 2012 ramène le collectif à la violence de leur réalité quotidienne. Bada$$ redouble d’efforts pour préparer ce « B4.Da.$$ » (prononcez « Before Da Money ») qui s’inscrit dans la même lignée musicale et ne manque pas de faire référence à son ami disparu (sur « On & On » par notamment).

Empruntes parfois d’un certain classicisme jazz-funk, les productions ne sont pourtant pas des succédanés des hits de l’ère boom bap – qui, rappelons-le, privilégiait largement le rythme sur la mélodie et les harmonies. Ici la tonalité générale est résolument moderne. Outre le légendaire DJ Premier et un de ses aspirants, le réputé Statik Selektah (défenseur d’un certain son east-coast depuis le début des années 2000 avec M.O.P, Reks ou Action Bronson) ainsi qu’un morceau inédit du regretté J Dilla et une contribution des incontournables The Roots, Bada$$ a fait appel également à des jeunes producteurs qui revendiquent leurs influences électroniques (Lee Bannon signé sur Ninja Tune, Samiyam sur Brainfeeder), au très jazzy Freddie Joachim, au plus commercial Hit Boy (co-auteur du « Niggas in Paris » de Jay Z et Kanye West) et bien sûr à deux producteurs maison de Pro Era, Kirk Knight et Chuck Strangers. Ces derniers laissent d’ailleurs entrevoir sur des morceaux comme « Escape 120 » (et sa rythmique drum’n’bass) ou l’étonnant « Black Beetles » un certain iconoclasme qu’on pourrait rapprocher d’Outkast et de leur fameux album « Speakerboxxx / The Love Below ». Quant au flow de Bada$$, il n’a ni la rugosité d’un Big L ni la douceur de Digable Planets ou Q-Tip (A Tribe Called Quest) même si tous ces artistes sonnent comme autant d’influences évidentes.

Un des morceaux emblématiques du disque, « Paper Trail$ », éclaire sur le choix du titre de l’album. Bada$$ fait référence au célèbre « C.R.E.A.M » (Cash Rules Everything Around Me) du Wu-Tang Clan qui devient dans son texte « Cash Ruined Everything Around Me ». Un clin d’oeil qui en dit long des dérives ploutocratiques de la scène rap américaine puisque plus de vingt ans séparent la sortie de ces deux morceaux. Plutôt mature, le jeune Joey n’oublie pas le milieu modeste dont ses parents sont originaires (Sainte Lucie pour sa mère, la Jamaïque pour son père) et même si l’influence caribéenne est assez discrète sur l’album, il invite tout de même Chronixx – fer de lance d’un certain renouveau reggae – sur « Belly Of The Beast ». Joey s’était d’ailleurs rendu pour la première fois à Sainte Lucie en 2013 pour rencontrer son grand-père et tourner une vidéo dans laquelle on devinait l’impact de ce voyage, mélange aigre-doux de la chaleur de l’accueil familial et du « There is too much nothing here » si bien décrit par Derek Walcott, autre poète originaire de cette île.

Si Joey Bada$$ a fignolé ses textes en cours de trigonométrie (« fuck trigonometry » s’exclamait-il à ses débuts), c’est peut-être qu’il lui préfère la numérologie (il est fasciné par le nombre 120 et Capital Steez faisait une fixette sur le 47 au point de l’utiliser pour le logo de Pro Era), la cosmologie (« Whenever you need me / Just take me to the astral zone » annonce-t-il sur « On & On »), et surtout, une critique acerbe des violences policières qui témoigne des inquiétudes accrues des afro-américains depuis le drame de Ferguson (« Cats get decapitated for actin’ a fool / Blacks get their ass sprayed just for makin’ a move » ou encore « It’s even hard for that man standing next to me / Cause he could catch a bullet that was really meant for me » sur « Like me »). Cette étrange mixture de culture hip-hop authentique (les figures tutélaires de Nas et Notorious BIG planent sur tout le disque), de références new age et de capitalisme plus ou moins discret (Pro Era c’est aussi une société créée avec sa mère) semble à la fois le témoin de son américanité et de sa candeur juvénile.

Sans être intrinsèquement exceptionnel, ce « B4.Da.$$ » est un premier album qu’on peut qualifier d’important. A l’instar des premiers disques d’A Tribe Called Quest , De La Soul, Gangstarr ou Nas qui, au début des années 90, essayaient simultanément de retrouver et de rafraîchir l’approche d’artistes pionniers du milieu des années 80 comme Run D.M.C, Eric B & Rakim et Boogie Down Productions pour faire face aux effets dévastateurs de l’arrivée des majors du disque et du fric-roi sur la créativité des artistes rap, ce premier opus de Bada$$ est d’une certaine façon, et avec humilité, une tentative de retisser des liens entre rap et culture hip-hop au-delà de son imbrication désormais profonde avec l’industrie de l’entertainment US et des clichés que celle-ci encourage et entretient. Taxé à l’excès de revivalisme, Joey détonne au maximum au sein de la scène rap américaine. Mais le kid est malin et là où ses voisins se brûlent parfois les ailes en quelques mois (Bobby Shmurda est le dernier exemple en date) il franchit avec ce premier album une étape importante dans la construction d’une carrière prometteuse.

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