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Il aura fallu six ans à Jim O’Rourke pour venir à bout de Simple Songs, chef d’œuvre pop-rock enrubanné dans des arrangements somptueux. Un album qui signe les retrouvailles avec la chanson de l’un des compositeurs les plus cruciaux de ces vingt dernières années.

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Après avoir signé trois albums de pop orchestrale placés sous les auspices du cinéaste Nicolas Roeg (Insignificance, Bad Timing, Eureka) et intégré Sonic Youth l’espace de trois albums et d’une tournée sans lendemain, Jim O’Rourke décidait en 2006 de s’exiler à Tokyo et de poursuivre son anti-carrière dans l’ombre des médias. La vie de rockstar, très peu pour lui. Même si ses travaux électroniques et ses collaborations avec la crème de la musique expérimentale (Keiji Haino, Oren Ambarchi, Christoph Heeman, John Duncan ou PBK) s’amoncèlent incognito depuis quelques années, on se prenait parfois à regretter ses ballades au long cours, restées lettre morte.

Succédant à The Visitor, un merveilleux album instrumental sorti en 2009 sous forme d’hommage à son mentor Derek Bailey, ces Simple Songs longuement incubées renouent avec sa fibre de mélodiste et d’arrangeur hors-pair. On est enchanté d’y retrouver son timbre de voix aussi désabusé que chaleureux, sur une partition symphonique qui doit autant à Genesis qu’à Van Dyke Parks, deux de ses influences avouées. La seule ambition de ce songwriter désenchanté, dont le fatalisme transparaît en filigrane dans ses paroles: rendre ce monde un peu plus vivable, pour lui comme pour nous. Et inutile de dire qu’avec ce nouveau disque, hérité de la pop la plus ambitieuse et sophistiquée des années 1970, il y parvient haut-la-main.

Entouré pour la première fois d’un véritable groupe (dans lequel figurent notamment le prodigieux batteur Tatsuhisa Yamamoto et la pianiste et chanteuse JPop Eiko Ishibashi avec laquelle il s’apprête à enregistrer le second album), Jim O’Rourke livre un chef d’œuvre de fausse suavité, dont les structures, les timbres et les dynamiques subtiles font barrage au nivellement de la compression. Derrière la limpidité apparente des chansons se dissimulent des arrangements extrêmement complexes et raffinés, dont le moindre détail a été peaufiné avec un savoir-faire « à l’ancienne » que les mauvaises langues jugeront sans doute anachroniques. Grand bien leur fasse, lui s’en moque comme de sa première chemise.

Désarçonné par la tournure de plus en plus corporate prise par le monde contemporain et déplorant la dévaluation de l’expérience au profit du « tout-instantané », l’oncle Jim se sent à juste titre appartenir à un autre monde, non celui des dinosaures has-been (il rejette fermement toute forme de nostalgie), mais celui des outsiders malgré eux, à jamais réfractaire à une société à laquelle il a décidé de tourner le dos, jusque sur la pochette du disque. Et si la misanthropie et le sarcasme à l’œuvre sur sa trilogie « pop » (trop rarement soulignés) sont toujours sous-jacents (notamment sur le très moqueur « Last Year », aux intonations furieusement prog), ils laissent place à davantage de sincérité, d’entrain et d’immédiateté dans l’expression des sentiments. Pour la première fois, Jim O’Rourke y dévoile avec pudeur un pan de son intimité, sans détours ni périphrases (« All your love will never change me » chante-t-il à perdre haleine sur le bouleversant morceau final ).

La grandeur et l’insignifiance de la vie, la joie et la tristesse entremêlés et surtout, la solitude et la mélancolie qui succèdent aux amours impossibles: tout est là, encapsulé dans un album qui est loin de révéler tous ses secrets dès la première écoute. Brève rencontre avec un homme dont la discrétion est à la hauteur du génie.

Chro : Tu as élu domicile à Tokyo il y a une dizaine d’années. N’as-tu jamais envisagé de chanter en japonais ? 

Jim O’Rourke : Oh, mais je chante souvent en japonais ! Mais pas sur mes disques ! (Rires) Ce n’est pas encore le moment, ça nécessite encore un peu de cuisson ! (rires) Bien que ce soit désormais plus facile pour moi d’écrire en japonais que dans ma langue natale…

C’est la première fois que tu t’entoures d’un véritable groupe que tu as formé pour l’occasion, constitué exclusivement de musiciens japonais. 

La plupart de ma musique, je la compose entièrement seul. Mais pour mettre en forme certains arrangements, j’ai besoin de recourir à des instrumentistes. La question est de trouver les bonnes personnes et de leur donner des instructions en essayant de ne pas trop leur faire perdre leur temps ! (rires) Car je n’aime pas faire perdre aux gens leur temps. Je regrette parfois de quasiment tout faire seul, non pas parce que je n’ai pas confiance en d’autres personnes que moi mais parce que je n’aime pas donner des directives. Ca ne me gêne pas quand je travaille sur une collaboration ou lorsque je joue la musique de quelqu’un d’autre, mais quand il s’agit de ma propre musique, les musiciens que j’ai engagé doivent jouer ce que je leur demande et je me sens un peu coupable d’être aussi exigeant ! Je n’aime pas trop être dans cette situation. Mais c’est malheureusement nécessaire pour accomplir certaines choses.

Oui, le titre « Simple Songs » est de toute évidence un leurre. Tu es extrêmement précis et méticuleux dans ta façon de composer, il y a une indéniable virtuosité dans les arrangements. 

Oui, mais c’est précisément ce que je ne veux pas qu’on entende. Je veux faire en sorte que ça ne se remarque plus.

Thurston Moore et Lee Ranaldo ont eux aussi signé des albums de « simple songs » récemment, rapprocherais-tu leur démarche de la tienne ?

Hmmm, pas vraiment non ! (rires) Je ne pense pas que derrière ce qu’ils font, il y a la même philosophie. C’est juste la musique qu’ils font, mais je ne crois pas que ce soit nourri par une grande réflexion préalable! (rires lourds de sous-entendus) Bien entendu, une grande partie de la musique que j’aime est une musique que n’importe qui peut écouter et y trouver son compte, mais il y a une… comment on dit le mot en anglais, déjà ? (il se creuse la tête)… « valeur ajoutée » ? Il y a un mot spécifique pour ça en japonais. Je veux dire par là que faire valoir quelque chose qui semble très simple à premier abord peut avoir beaucoup plus de résonance que quelque chose qui se présente d’emblée sous une forme très complexe. Il s’agit de fabriquer son propre contexte plutôt que de se référer à un contexte. Cela procède de plusieurs degrés de lecture, tout n’a pas besoin d’être saisi instantanément. Lorsque tu écoutes un disque ou que tu regardes un film à plusieurs reprises, tu peux percevoir un détail que tu n’avais pas perçu initialement ou auquel tu n’avais pas forcément prêté attention, même si c’était là, sous tes yeux. Parce que subitement, ça fait écho à quelque chose que tu ressens dans ta propre vie.

C’est ce sentiment de « déjà vu » que Alain Resnais ou Nicolas Roeg parviennent très bien à restituer dans leurs films, quand le temps ne se déplace plus sur un mode linéaire, mais que passé, présent et futur s’entrecroisent simultanément. C’est peut-être aussi cette qualité qui fait que Simple Songs est bien davantage qu’un album pop de « consommation courante ». On a besoin d’y revenir de nombreuses fois pour en saisir toutes les nuances, il y a une grande profondeur dans chaque détail sonore, dans chaque ligne de texte. 

Je suis ravi que tu aies perçu cela! (rires) Tu m’as bien cerné !

Ton disque est aussi porteur d’une grande mélancolie, d’une forme de désarroi. J’ai du mal à croire que certains critiques ne perçoivent que de la joie dans ta musique. 

J’ai le sentiment que certaines personnes sont étrangères à la tristesse, qu’elles ne l’ont jamais éprouvées. Je pense qu’il existe vraiment des gens comme ça, bien qu’il m’ait fallu un certain temps pour m’en rendre compte. Cela dit, je suis bien plus heureux de vivre aujourd’hui qu’il y a quelques années !

On distingue beaucoup d’influences prog-rock sur ce disque, Genesis notamment. Mais aussi Van Dyke Parks, 10CC, Paul McCartney et même Steely Dan… 

Je suppose que ce sont des références constitutives de mon ADN.

J’ai toujours écouté ces artistes-là, ils font partie intégrante de ma vie, c’est donc évident qu’ils transparaissent sur ce disque. Et puis, en vieillissant, tu assumes de plus en plus ce que tu aimes sans te soucier de la façon dont c’est perçu. C’est avant tout cette musique qui m’inspire depuis quarante ans, qui me fait me sentir en vie.

De toute évidence, tu ne conçois pas la musique dans une optique « rétro ». Cette mode du vintage est insupportable…

Je n’ai jamais compris qu’on puisse considérer cette musique comme étant datée. Si une musique était bonne il y a quarante ans, il n’y a aucune raison pour qu’elle ne le soit plus aujourd’hui. Elle n’a aucune raison d’être dépassée ou périmée. Je n’arrive pas à comprendre cette façon de penser. 

En écoutant de plus en plus la musique sur internet, on finit par perdre de vue d’où elle vient tout en la figeant dans une période bien délimitée, c’est là tout le paradoxe de l’époque actuelle.

Je pense que cette façon d’appréhender la musique génère un effet pervers. L’histoire s’est repliée sur elle-même et désormais, tout a lieu dans l’immédiat ; au lieu d’essayer de comprendre comment s’est formée cette « mousse » qui vient recouvrir les choses au fil du temps, tout est assimilé au présent. Et quand on me dit que je fais référence aux années 1970, on ne se réfère pas à quelque chose qui a eu lieu quarante ans plus tôt, mais à quelque chose qui se passe dans l’immédiat, comme si c’était en train de se dérouler à l’instant même. C’est une façon dénaturée de concevoir les choses. Quand je vois que mon interlocuteur insiste là-dessus, en affirmant que c’est ce que je fais, je finis par me dire que sa façon de percevoir le monde est inconciliable avec la mienne. Car nous avons grandi dans deux mondes différents. Ce qui ne me dérange pas en soi, il n’y en a pas un qui est mieux que l’autre. Quoique, j’ai tout de même ma propre opinion à ce sujet, mais je la garde pour moi ! (rires) Ce qui sépare distinctement ces deux mondes, c’est qu’on traite désormais une information au lieu de traiter une expérience. Maintenant, tu peux parler d’à peu près n’importe quoi à quelqu’un et il va te dire : « Ah oui, je connais ça ! ». Mais non, tu ne connais pas ! (rires)

Avoir accès à une connaissance ne signifie pas avoir accès à l’expérience qu’elle recouvre.

Oui, il faut qu’il y ait un élément tactile. Aujourd’hui plus que jamais, les jeunes générations ont accès à une connaissance illimitée et sont avides de savoir. Le problème, c’est que tu ne pouvais justement pas avoir accès à tout ça avant internet. Le travail de terrain qui était nécessaire pour dénicher quelque chose te forçait à avoir une expérience intrinsèquement liée à la quête d’un livre ou d’un film. Tu étais forcément soumis à une expérience du fait même d’avoir fait l’effort de l’avoir recherché, de l‘avoir détecté au préalable. Maintenant, tu peux obtenir l’information instantanément, mais il n’y plus cet élément tactile qui t’entraîne à l’intérieur de l’œuvre, qui entre en résonance avec ta propre vie. Ce qui est selon moi l’ironie de la situation actuelle. C’est incroyable de pouvoir trouver quasiment tout ce qu’on veut sur internet, mais la manière dont on fait usage de ces ressources est très loin du rêve utopique que ça laissait présager.

Penses-tu que c’est une fatalité ? Que la situation est susceptible de s’améliorer dans le futur ?

J’ai plutôt tendance à être pessimiste. Personnellement, je pense que le futur ne nous réserve rien de bon. Je sais que ça paraît idiot et que je donne l’impression de parler comme un vieux con, mais c’est ce que je pense. Cette déconnexion de l’expérience physique prend des proportions de plus en plus énormes. C’est une grande déperdition.