C’est peu dire qu’on attendait ce disque avec impatience. Un album et une poignée de singles avaient suffit pour nous faire espérer beaucoup, trop peut-être, dudit Jens Lekman. Un velouté de voix proche de Morrissey, des samples du même acabit que ceux des Avalanches, des mélodies à la Belle & Sebastian, un romantisme ironique zieutant sur les Magnetic Fields, et puis ce savoir-faire pop made in Sweden, tout augurait du meilleur. Mais du premier au second album, Jens a failli arrêter la musique, effrayé par son propre succès. Poussé par un fan-club qu’on devine majoritairement féminin, le voici qui remet finalement le couvert. Nous rendant à la fois déçu et rassuré : les fondamentaux sont les mêmes, les changements s’opèrent à la marge (sample zimbabwéen, saxo timide, ce genre de détails). Cette fois, pas de tube à la Maple leaves, mais une charmante collection de chansons d’amour, classicisme optimum, émotion partagée. Si ce n’était la platitude lounge de certaines rythmiques, on pourrait même parler de réussite. Le loser qu’il se targue d’être appréciera-t-il ?

Chez les voisins de Jagjaguwar, Richard Youngs, généralement coté chez les bookers de l’indie-folk comme le « roi des minimalistes progressifs », poursuit une brillante carrière dans la plus parfaite obscurité, perpétuant une tradition magique selon laquelle les œuvres les plus puissantes sont parfois celles qui se passent le mieux de lumière et de publicité. Comme un secret, enfermé dans le delay doux d’arpèges de guitares folk et lisses, Richard Youngs serait un Smog à voix haute, un Robert Wyatt en forêt obscure, les Silver Apples qui se seraient passé d’électricité et s’éclaireraient à la bougie. Litanies sépulcrales, mélodies enchevêtrées, hippie-folk-psyché, peut-être, mais avec la conscience du pouvoir du sériel (Terry Riley, Henry Flynt ou Arnold Dreyblatt en ligne de mire) et un véritable art du dédoublement (toutes les voix sont doublées et entrelacées en légers décalages), qui fait du temps une notion plus que jamais relative et subjective, un pli, une abscisse, une ellipse. Expérience du déplacement temporel comme forme poétique et science délicate de l’espace aural sont ici au service d’une musique à la mystique singulière, chambre d’écho.

Enfin, toujours chez Jagjaguwar, Black Mountain aurait aussi bien pu s’appeler Wild horses ou Wolf fear, dans un registre dark-hippie un peu ringue (tee-shirts d’aigle ou d’indien, aérographe de berger allemand sur le tour-bus), et leur disque In the past, plutôt qu’In the future, puisque récitant les idiomes 70’s psyché (Pink Floyd) et metal (Black Sabbath), comme un moine copiste ou un écolier sa langue morte, sur de prosélytes prières christian-rock (« It ain’t easy but you’ve got to change your evil ways ») pour arriérés texans. C’est certes très bien produit (caisse claire qui claque, guitares qui graillent), mais cette « montagne noire » n’a juste rien compris à Lucifer (« celui qui porte la lumière »).

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