A l’écoute du premier album de Jeanne Balibar, Paramour, il y a déjà trois ans, on n’avait pu que constater que la belle donnait dans le travers habituel : un jour, parce que vous êtes actrice, parce que vous êtes bankable côté glamour et chic, on vous propose de faire un disque, clé en main (l’envie de « jouer à Gainsbourg » continue de titiller plus d’un musicien français) et, parce que c’est tentant, parce que ça ne se refuse pas, vous vous retrouvez à poser votre voix sur des musiques conçues sans vous, pour porter des textes que vous n’avez pas digéré… ni désiré. Comme souvent, le résultat était, pour les uns, sympathique, pour les autres, anecdotique. A y penser deux fois, je ne me souviens que de la chanson titre, Paramour, qui était quand même un sacré petit bijou. Mais le reste… « ça a fait pshiit », pour citer une fameuse métaphore corrézienne ! L’ensemble était trop écrasé par la production trop liquide et très plombante de Rodolphe Burger et, de toute façon, Jeanne Balibar elle-même ne faisait que passer vaguement dans le décor.

Autant dire que les superbes photos qui ornent la pochette de « Slalom dame » ont eu un rôle certain, dans un premier temps, pour que l’on aie la curiosité de poser cette seconde livraison sur la platine. Sur le papier, ce disque n’était jamais que la convocation des mêmes acteurs pour un film qu’on imaginait semblable. Remercions donc le responsable marketing d’avoir imposé ces beaux « visus » car c’eût été pêcher d’ignorer un si beau disque. Le tandem Burger / Balibar a su ouvrir la porte à d’autres artisans (Fred Poulet, Dominique A, Pierre Alferi, Abstrakt Keal Agram) pour que l’ouvrage soit moins monolithique qu’en duo et que l’ensemble gagne en nuances et variétés. C’est d’ailleurs la première chose qui frappe à l’issue d’une première infusion de ces douze titres : on a le sentiment d’entendre un véritable groupe qui joue, qui cherche et trouve. La formule aurait tout autant pu aboutir au featuring distant d’une actrice plus ou moins bobo, entourée d’invités choisis sur la foi de leur cote de hype et d’un possible résultat commercial (coucou, Charlotte !). Tout ici nous en éloigne : Jeanne Balibar semble à la fois s’être totalement investie dans cet album mais aussi l’avoir abordé avec une légèreté tout à fait ludique et communicative (les derniers titres de l’album, Sex & vegetables ou Wish U donnent dans la farce de manière aussi réussie qu’inattendue). Mêmes les instruments semblent plus impliqués, avec comme figue de proue cette magnifique contrebasse -tenue par l’impeccable Sarah Murcia- qui vient caoutchouter idéalement bon nombre morceaux dont l’inaugural Rien qui plante le décor en ouverture : ça file, c’est aérien sans oublier de cheviller les émotions au corps. L’élocution et le timbre si spécifique de sa voix s’éloignent un peu du spectre (vocal) de Barbara et l’on doit reconnaître à Rodolphe Burger le talent d’avoir su entourer des mélodies assez classiques d’arrangements complexes en se montrant plus inventif que démonstratif.

La palme du songwriting revient à Dominique A, qui signe incontestablement la plus belle pièce du disque avec L’Irréparable : son style nerveux et rentré si typique sert à merveille le chant grave mais fragile assuré par Jeanne Balibar quand elle interroge, métaphysique, « Y a-t-il d’autres châteaux sous les châteaux de sable ? De quelle pièce démontée est fait l’irréparable ? » avant de décrire, pragmatique, un amour qui finit : « Nous avons mis sous clé le meilleur de nous-mêmes / Et les douves sont pleines des splendeurs passées / Sur nos sentiers fleuris des chats noirs se promènent / On nous a mis des pierres brûlantes autour du lit ». Sur certains titres, l’humeur se fait plus rock, parsemé d’electro, comme sur Ton diable où Jeanne Balibar joue à l’infernale femme fatale mais on ne l’aime jamais autant que quand elle reprend la position du Sphynx mystérieux comme sur le chaloupé Christiana, aux cordes orientales. Suffisamment ancrée dans son rôle de chanteuse, elle se permet même de faire un clin d’œil à son personnage public d’actrice un peu « spéciale » (comme dit votre grand-mère) sur Cinéma où Fred Poulet, fidèle à son habitude, a donné dans le jeu de mot vite forgé (« Mon cas m’isole / Oui, je suis folle / C’est mon secret de séduction ») pour restituer la Jeanne Balibarrée que l’on connaît. Vous l’avez compris, même si l’intention de départ est plus légère, on sent toutefois que ce Slalom dame ne sera pas annulé faute de neige : l’album est assez largement hivernal, subtilement mélancolique. C’est pourquoi on apprécie plus encore cette fin d’album en queue de poisson avec des titres plus légers (comme nous le signalions en préambule), du pastiche années 30 de Wish U, où elle campe une Betty Boop plus que crédible, au rockab’ salace de Sex & vegetables qui chante une sexualité d’obédience végétarienne par association d’idée « Play chess at my table / Play sex : vegetables ! (…) English creem / American fist (…) » qu’elle ponctue d’un « Baiser français, don’t tell me no salads ! » à se damner. A l’issue de ce slalom olympique entre rock et chanson, Jeanne Balibar réussit son pari : Après avoir sucé nos nerfs optiques, la voilà qui caresse nos conduits auditifs ! On en re-demande.

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