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Murray Perahia appartient à la génération des pianistes « d’après » les monstres sacrés. Ces nouveaux chevaliers des touches comme Radu Lupu et Murray Perahia se lancèrent alors à l’assaut des classiques (Schubert, Schumann, Chopin, Mozart), tandis que Brendel, en solitaire, gravissait les échelons beethovéniens pas à pas. C’étaient les années 70. Murray Perahia faisait redécouvrir les Concertos pour piano de Mozart et les Impromptus de Schubert. Bref, il construisait sa légende, une de plus, à la force de ses enregistrements. Depuis quelques années, Bach est apparu dans son répertoire par le biais des Suites anglaises. Voie d’approche pour le moins surprenante, plutôt unique en son genre. Car les pianistes se retrouvent davantage dans le Clavier bien tempéré ou bien encore dans la Fantaisie chromatique et fugue. Le troisième essai est donc le bon : les Variations Goldberg ou le territoire du clavier dans tous ses états.

Est-il possible de compter les versions différentes, piano et clavecin confondus ? Parmi, le lot, citons, en vrac : Gustav Leonhardt, Scott Ross, Rosalyn Tureck, Pierre Hantaï, Daniel Barenboïm, Blandine Verlet et… Glenn Gould. Ce dernier résume à lui tout seul toute une discographie. C’était en 1955 et la musique faisait un grand pas. Puis, il y eut 1981 et ce vinyle non identifié où l’on entendait un homme chanter faux, grommeler et porter à l’incandescence un chef-d’œuvre rentré depuis, et grâce à lui, dans toutes les oreilles, via cette Aria à la mélodie si simple, au génie pré-mozartien. Depuis vingt ans, chaque nouvel enregistrement se mesure à l’aune de Gould. Emporté, on se sent souvent poussé à dire : « mouais, mais Gould, il fait comme ça. » Il était temps de passer à autre chose ; Perahia nous le propose et nous l’offre.

Perahia anime chaque variation d’une poétique de l’émerveillement. Le galbe de son phrasé, la rondeur de son toucher donnent à l’œuvre sa souplesse. On se situe par conséquent à l’opposé du jeu de l’artiste canadien. De l’autre côté de la frontière, notre pianiste fond donc les parties dans le tout. L’aisance virtuose avec laquelle il aborde la polyphonie tient de la magie. La fluidité de son articulation ouvre des perspectives de sensualité. Tout est presque trop facile ! Perahia est parvenu à passer de l’abstraction formelle à une concrétisation absolue du corps musical. L’homogénéité de son discours permet ainsi à l’œuvre de s’écouter d’une traite, ce qui jusqu’à présent n’était pas vraiment le cas. Pendant plus d’une heure et dix minutes, Perahia opère la synthèse parfaite entre le fond et la forme. L’évidence s’impose. Son imagination, sans cesse renouvelée, fait rebondir la trame de chacune des variations. Lyrique, certains diront narrative, cette version se place parmi les plus convaincantes de ces dernières années. Il nous faut cependant après ce cortège d’éloges émettre une réserve : cette extrême pensée unitaire gomme les contrastes rythmiques, harmoniques et mélodiques. Mais n’est-ce pas ici une résurgence de notre passé gouldien ? Quoi qu’il en soit, le chef-d’œuvre absolu de Bach est restitué ici par son plus beau visage, celui de l’émotion comme primat artistique. L’ineffable enchantement de l’Aria retrouvée ferme la boucle, suspend notre oreille au silence.

Murray Perahia (piano). Enregistré à la Chaux-de-Fonds (Suisse) du 9 au 14 juillet 2000