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4
sur 5

Couronné « roi de NY » à la mort de Biggie Smalls, c’est-à-dire après la scission qu’opéra le G-Funk entre le rap marchand et le hip-hop « underground », Shawn Carter s’est imposé depuis dans l’arène commerciale US comme le rapper de sa génération. S’il n’est pas le meilleur Mc américain, il est certainement le plus professionnel : fort de son flow linéaire et balancé et d’un sens imparable de la rime, qui en fait l’un des ghostwriters les plus courus de la scène US, il sait en plus se choisir des beats simples mais pas simplistes, ce qui lui permet de toucher un large public sans s’aliéner les amateurs plus exigeants. Sa discographie en témoigne : si elle ne contient aucun chef-d’oeuvre, elle est étonnamment solide pour un artiste dans le circuit commercial depuis plus de 7 ans.

Mais c’est ce qui fait aussi que Jay-Z est rarement présent à l’heure des bilans, contrairement à son grand rival Nas, beaucoup plus inconsistant sur la durée mais qui reste à jamais l’auteur du légendaire Illmatic. Du moins jusqu’à l’année dernière, qui a vu l’image de Jay-Z prendre une nouvelle épaisseur avec son ambitieux LP The Blueprint, grâce auquel il souhaitait manifestement rivaliser avec les cathédrales commerciales de son client occasionnel Dr. Dre. A la surprise générale, l’exercice s’est avéré plutôt réussi. Fort de ce succès, Shawn Carter lui donne un an à peine plus tard une volumineuse suite, The Blueprint 2 / The Gift and the curse, en 2 CDs, là où Dre aura attendu huit ans avant de sortir The Chronic 2, en un seul CD. Et le plus fort est que, une nouvelle fois, ça marche.

Ce qui n’est pas la moindre des performances : chacun sait depuis All eyez on me que les doubles albums sont la plaie du hip-hop. Après tout, même un Mc aussi sûr que Notorious BIG n’a pas réussi le sien. La première surprise de ce disque est donc que, pour la première fois sans doute dans l’histoire du rap, un double CD est correct de bout en bout. Il est bon non pas en dépit de sa longueur, mais grâce de sa longueur : la profusion de morceaux (25, dont 3 bonus) ne traduit pas un désir mal maîtrisé de quantité, mais une envie de variété qui précisément requiert une certaine longueur. Ce qui ne signifie pas pour autant que tout soit valable. Et paradoxalement, ce sont plutôt les titres les plus survendus du disque qui convainquent le moins : la reprise du Juicy de Biggie Smalls, feat. lui-même, et celle, enchâssée dans une interpolation de If I was your girlfriend, du Me and my girlfriend de 2Pac, avec Beyoncé Knowles, ne s’élèvent guère au-dessus du mercantilisme morbide ; Dre ne se foule pas sur The Watcher 2, qui voit Rakim, toujours flanqué de Truth Hurts, continuer son processus d’xzibitisation ; Guns & Roses, avec Lenny Kravitz, fait plus penser à la BO de Godzilla qu’à la hargne de Appetite for destruction.

Alors que reste-t-il ? Eh bien pas mal de choses : d’abord, de vrais morceaux de producteurs, entre lesquels Jay-Z a visiblement joué l’émulation (comment interpréter autrement le fait que chaque titre signé Timbaland succède toujours à un autre signé des Neptunes ?). Même si, en l’occurrence, on donnera plutôt la victoire aux points aux syncopes electro-futuristes de Timbaland, impeccable sur toutes ses productions (The Bounce et 2 many hoes, admirables de minimalisme tranchant)¸ il faut reconnaître que les Neptunes ont fourni à Shawn Carter avec N***a please ou Excuse me miss un peu plus que leur minimum syndical et que même Just Blaze s’est amélioré (et tant pis si sa gamme de trucs demeure limitée : il aime énormément les samples vocaux pitchés). Si l’on ajoute à cela que l’album jongle avec aisance entre les différents styles du rap US mainstream -ici un peu de son sudiste avec Big Boi, pour une partie de southernplayalisticadillacmuzik à la Outkast (Poppin’ tags), là une pure tranche de hip-hop NY dans ta face (U don’t know avec les MOP) et un peu partout, on l’a vu, le futurisme digital de Timbaland et des Neptunes-, on obtient un double album suffisamment varié et maîtrisé pour faire passer les inévitables longueurs que recèle ce genre d’exercice. Bien sûr, The Blueprint 2 n’est pas l’oeuvre d’un visionnaire, et il serait absurde de l’élever au rand de It takes a nation of millions to hold us back, ou même de The Chronic. Mais après tout, comme disait Malraux, le hip-hop est aussi une industrie. Et ce disque en est un excellent produit.