Est-il vraiment utile de consacrer une longue chronique au nouveau disque (le dix-huitième) du trioq piano-basse-batterie le plus célèbre du monde ? A la référence des références, la Rolls-Royce du genre, l’institution sacrée ? Le Trio de Jarrett, c’est un peu comme les romans de Patrick Modiano : on sait très bien à quoi s’attendre, on les connaît avant même de les avoir insérés dans la platine CD et d’avoir appuyé sur « Play », on a l’impression de les posséder déjà en dix ou douze exemplaires, et pourtant, pourtant, on se laisse emporter à chaque fois, on y découvre toujours quelque chose de nouveau, on est immanquablement happé par ce petit supplément d’âme ou de génie qui nous propulse à un niveau d’excellence qu’on n’a décidément pas l’habitude de fréquenter et qui, au moment de rendre un verdict, nous pousse toujours à dégainer les superlatifs et les quatre ou cinq étoiles. Du coup, certain par avance que le jazzfan n’aura pas attendu les avis des journalistes pour se ruer chez son disquaire et faire l’acquisition de cette nouvelle pépite (par principe, pourrait-on dire, comme, pour continuer la comparaison, l’amateur de dérives modianesques aura acquis son dernier, Dans le café de la jeunesse perdue, sans attendre les cinquante articles laudateurs qui en auront chanté les mérites, à juste titre d’ailleurs), on est presque tenté de se contenter de se limiter à une poignée d’informations d’ordre technique, documentaire : l’origine de l’enregistrement (un concert donné en juillet 2001 à l’Auditorium Stravinsky de Montreux, soit quelques jours avant un autre enregistrement, à Munich celui-là, dont a été tiré l’album The Out-of-towners), les raisons (fumeuses ?) de sa publication si tardive (Jarrett, dans ses notes de pochette : « J’ai longtemps conservé cette captation en attendant que le moment idéal pour la publier s’impose de lui-même » ; on a le droit de ne pas se montrer convaincu par ces explications minimalistes, mais peu importe, au fond), l’opinion du maître sur la chose (« Je pense qu’il n’existe pas de concert du Trio qui, mieux que celui-ci, exprime les qualités du jazz, si totalement et si définitivement ») et ses particularités par rapport aux nombreux témoignages enregistrés de l’activité du groupe déjà parus (au sein d’une production si uniformément admirable, c’est dans les détails qu’il faut plonger si l’on veut dire autre chose que des banalités) : la première, qui saute aux oreilles, c’est le piment ragtime que le maître met dans sa haute cuisine (on sait son amour pour le genre, lui qui avait déclaré un jour que sur l’île déserte, il emporterait Scott Joplin), avec Ain’t misbehaving, Honeysuckle rose et le réjouissant You took advantage of me (Rodgers & Hart) ; au milieu de pièces signées des maîtres d’hier (Miles, Rollins, Monk, Mulligan) et des standards qui forment le terreau nourricier et le projet fondateur du Trio depuis l’origine, ils confèrent à l’ensemble un petit air de programme complet, d’encyclopédie abrégée de l’histoire du jazz en deux albums (deux plutôt qu’un, détail qui, de ce point de vue, n’est peut-être pas insignifiant et témoigne, d’une certaine manière, de l’ambition de la chose).

Jarrett, à propos de ces incursions dans le ragtime : « Avec eux, ce concert donne un aperçu presque exhaustif de ce que nous avons essayé de faire en 25 ans avec ce trio ». Un bilan, donc ? En quelque sorte ; un résumé, une compression, un condensé des 17 albums précédents, peut-être ; ou un condensé au carré, plutôt, tout le projet du Trio (le « Trio Standards », pour lui donner son nom exact) étant lui-même d’offrir un condensé de toute l’histoire du jazz au travers de ses mélodies les plus fameuses. Ceux qui n’ont jamais écouté le Trio pourront donc commencer par celui-là (les trois albums inauguraux, Standards 1, Standards 2 et Changes, feraient eux aussi office de porte d’entrée parfaite : ça tombe bien, ils seront réédités en coffret en janvier prochain). Ceux qui le connaissent bien n’auront pas plus de raison de passer à côté qu’ils n’en avaient pour les précédents…

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