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Appréhender la musique et les options esthétiques de Jan Garbarek exige de s’extraire des cadres et principes qui guident traditionnellement notre écoute : le saxophoniste, dans une démarche dont la sincérité touche parfois à l’ingénuité, brise sciemment les catégories pour ne retenir qu’une certaine idée du beau, fil rouge qui peut conduire au pire (le récent, interminable et lamentable Rites) comme au meilleur. On est certes tenté, par un réflexe de contempteur ironique qu’ont contribué à forger certains incontestables errements passés de ses projets, de dénigrer ce double album (Garbarek, décidément, aime à prolonger ses créations) comme un nouvel exemple de cette propension aux mariages ridicules -les rencontres ont souvent du bon, mais il y a des limites- entre musiques de régions différentes d’abord, d’époques différentes maintenant (Officium, premier album du Hilliard Ensemble et du saxophoniste, était axé sur les thématiques de la musique vocale ancienne, du XIIe au XVIe siècle), qui évoque indiscutablement les grotesques récupérations publicitaires contemporaines où, sous prétexte de refourguer de la polyphonie moyenâgeuse ou de la tradition bretonne à un grand public assoiffé d’horizons neufs, on détruit consciencieusement tout ce que le matériau de base peut avoir d’authentique pour le rendre digeste au consommateur (à grand renfort, souvent, de rythmique binaire, voire de clichetons rap, ce qui confine à l’hilarant).

Pourtant, cette nouvelle rencontre discographique (de très nombreux concerts ont eu lieu depuis Officium) entre l’auteur de Visible worlds et le quatuor vocal mérite d’être défendue comme un des résultats musicaux les plus étonnants, improbables et réussis de ces derniers temps. Le malicieux Manfred Eicher, directeur de la maison munichoise ECM et initiateur du projet, invoque pour illustrer la pochette de Mnemosyne (« mémoire des grands événements »), outre un poème d’Hölderlin, des images du chef-d’œuvre définitif d’Ingmar Bergman, Le Septième sceau, méditation allégorique géniale et troublante sur l’existence, la transcendance et la mort : lever de soleil sur la mer agitée, grève, échiquier sur lequel joueront le héros et la mort (de telles références impliquent, soit dit en passant, une ambition démesurée et une confiance inébranlable en la qualité de son art…). Aussi non avenu qu’il eût été de critiquer Bergman pour l’emphase de son œuvre, il semble inutile d’accabler Garbarek pour la démarche qui sous-tend la sienne : approcher au plus près une manière d’absolu musical, de pureté, légèrement galvaudée peut-être, mais hors de toute considération théorique et contre vents et marées inéluctables.

Dans cette optique, Mnemosyne est un chef-d’œuvre. Le répertoire choisi couvre vingt-deux siècles, de Guillaume Dufay (XVe siècle) à Veljo Tormis, folklores écossais, russes péruviens ou basques, le ténor John Potter soulignant la plus large part laissée à l’inconnu dans l’enregistrement du disque (« le nouveau répertoire consiste pour beaucoup en de toutes petites quantités de matériau à notation minimale (…), souvent uniquement quelques fragments enfouis sous les reliures de vieux livres ou ensevelis pendant des siècles dans le sable du désert »). L’irruption de la composante improvisée dans des formes sonores si inhabituelles rend difficile la distinction des éléments écrits et non-écrits. Elle confirme, pour les infatigables analystes auxquels ne suffit pas une réussite d’ensemble, la réalité de l’imbrication du saxophone aux voix, bien loin de la simple superposition. David James (haute-contre), John Potter (ténor), Rogers Covey-Crump (ténor), Gordon Jones (baryton) et Jan Garbarek (saxophone soprano) donnent en définitive un disque fascinant, où l’on semble hésiter entre la quiétude d’une forme musicale apparentée canonique et les déchirements ponctuels qu’y provoque parfois ce Garbarek libre et inspiré. Comme disait Cioran, donc, qui voyait en la musique un déchirement de l’absolu, justement : « A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut tout aussi bien vous faire entrevoir un autre monde ? ».

CD1 : 1) Quechua song (peruvian folksong fragment) – 2) O lord in thee is all my trust (Thomas Tallis) – 3) Estonian lullaby (Voljo Tormis) – 4) Remember my dear (16th Century Scotland) – 5) Gloria (Guillaume Dufay) – 6) Fayrfax africanus (St Albans / Graet Dunmow) – 7) Agnus dei (Antoine Brummel) – 8) Novus novus (13th Century France) – 9) Se je fayz dueil (Guillaume Le Rouge) – 10) O ignis spiritus (Hildegard Von Bingen)

CD2 : 1) Alleluia nativitatis (13th Century England) – 2) Delphic paean (Athenaeus) – 3) Strophe & counter-strophe (Jan Garbarek) – 4) Mascarades (Basque Folksong fragments) – 5) Loiterando (Jan Garbarek) – 6) Estonian lullaby (Veljo Tormis) – 7) Russian psalm (16th Century Russian) – 8) Eagle dance (Iroquois & Padleirmiut fragments) – 9) When Jesus wept (William Billings) – 10) Hymn to the sun (Mesomedes)

Jan Garbarek (ss, ts), The Hilliard Ensemble : David James (haute-contre), John Potter (ténor), Rogers Covey-Crump (ténor), Gordon Jones (baryton). Enregistré en avril 1998 en l’Eglise St Gerold (Autriche)