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On a beau porter la plus grande admiration du monde au patriarche du jazz scandinave, pilier historique du label ECM et mentor de toute la jeune garde électro venue du froid, tenir Triptykon ou Dansere pour des chef-d’œuvres, connaître à peu près par cœur ses solos dans le Personal moutains de Keith Jarrett, le virage pris par Jan Garbarek depuis une grosse quinzaine d’années laisse décidément partagé entre la perplexité et l’embarras. Si certains de ses projets récents, bien que discutables, ont pu emporter l’adhésion (le splendide Madar, voyage méditatif transfrontalier en trio avec Anouar Brahem et Shaukat Hussain, et les deux disques avec le Hilliard Ensemble, habités, quoi qu’on en dise et malgré leurs limites, par un élan incontestable), la lignée qui commence avec Twelve moons et s’achève avec ce In praise of dreams grandiloquent, en passant par Visible world et l’interminable Rites, laisse à penser que le saxophoniste norvégien a définitivement perdu pied et vendu son âme au diable du new-age et de l’ésotérisme mondialiste à six sous. Enregistré avec Manu Katché à la batterie (ex-juré de La Nouvelle Star sur M6) et l’américano-arménienne Kim Kashkashian au violon alto, In praise of dreams joue la carte des boîtes à rythmes cheap et des nappes de synthétiseur insipides, des mélodies niaises et du minimalisme harmonique ; même avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de voir dans ces morceaux emphatiques et délicatement quelconques autre chose qu’une bande-son impersonnelle pour un reportage sur la beauté des fjords ou un docu sur les illuminés de Stonehenge à l’équinoxe. Personne ne doute de la totale sincérité de Garbarek ni de sa volonté de ramener sa musique à l’essentiel en dépouillant ses mélodies jusqu’à l’os, mais les épouvantables clichés dans lesquels elle baigne de bout en bout, noyant les peaux de Katché et les cordes de Kashkashian dans un environnement technoïde ringardissime, font qu’il est difficile de distinguer fondamentalement In praise of dreams d’un album solo d’Eric Serra ou d’une compilation publicitaire du type « entrez dans la légende des mélodies celtes ». Pour qui voyait en Garbarek l’égal d’un Barbieri nordique (autre saxophoniste culte qui n’a pas spécialement bien tourné au cours de ces dernières années), la pilule est un peu lourde à gober.