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sur 5

Il faut bien l’admettre : il y a quelque chose qui ne va pas dans le royaume du hip-hop new-yorkais. Un Bobby Digital en toute petite forme, un DJ Premier plutôt discret, une relève qui peine à confirmer (Screwball, Arsonists), Rawkus qui, après avoir été le Def Jam de 1988, est de plus en plus en train de devenir le Def Jam de 1993, essayant de surfer sur des vagues qui ne sont pas les siennes : la situation n’est guère brillante. Certes, NYC reste la capitale de l’expérimentation sonique, y compris sur le front du hip-hop, grâce aux bouillonnements digitaux de la galaxie Def Jux -Ozone- Anti-Pop Consortium. Mais pour qui recherche simplement de quoi bouger les pieds sans se prendre la tête, les meilleurs recettes sont plutôt à rechercher du côté de Frisco (Madlib, Kutmasta Kurt) ou de LA (Dilated Peoples, Jurassic 5), sans parler des magiciens néo-P-Funk Outkast.

Ce Pimp don’t pay taxes, sorti de (presque) nulle part, viendra mettre un peu de baume au cœur du puriste new-yorkais qui sommeille en chaque B-Boy amateur. MC localisé dans le Queens, J-Zone s’était déjà fait remarquer du connaisseur avec ses deux premiers maxis, sortis sur son label Old Maid Billionaire. Mais il est à parier que la plupart d’entre vous n’en auront entendu parler pour la première fois qu’à l’occasion de sa participation à l’album de Princess Superstar, où il lui donne la réplique sur I love you (or at least I like you), en gigolo un peu dépassé par les événements.

On dira que J-Zone prend ici sa revanche. De fait, les amateurs de misogynie trouveront sur ce disque de quoi nourrir leur liste de morceaux préférés avec « bitch ! » dedans (The Bum-bitch ballad) et leurs fantasmes de maquereaux refoulés (Live from pimp palace east) ; mais ils trouveront aussi des considérations acerbes sur l’état du rap dans la Big Apple (Zone for President), sur l’usage du préservatif (The Trojan war) ou les dangers de l’amour avec une « underage girl » (Jailbait Jennifer).

Ils trouveront surtout un des meilleurs albums de cette année. J-Zone y lâche un flow menaçant remarquablement maîtrisé, n’invite que ses potes pour faire les guests et produit tout seul à l’ancienne des beats dignes du meilleur son de NYC. Avec ses guitares hawaïennes, ses violons manifestement échappés de la discothèque de son grand-père, son univers évoque la dentelle hypnotique de RZA (c’est particulièrement net sur Jailbait Jennifer) autant que l’efficacité bondissante de Premier (voir par exemple I’m fuckin’up the money). S’y ajoute une touche personnelle avec un choix particulièrement réjouissant de samples vocaux qui hachent presque tous les morceaux sans leur faire perdre leur mordant, et quelques scratches discrets mais bien sentis quand c’est nécessaire. Même les skits, cette plaie du hip-hop contemporain, sont réussis. On recommandera tout particulièrement You block, you bleed, où Zone est dérangé par un fan alors qu’il étale ses avantages à une groupie (« yo, I’ve got 12 inches and I’m not jus’talking ‘bout my record »).

Sur une photo du livret, on voit en arrière plan derrière J-Zone le World Trade Center, avant que The Coup ne lui règle son compte. La vie continue à NYC. Le hip-hop aussi. Ce disque nous donnera le meilleur exemple de ce qu’il était juste avant, il y a à peine trois mois.