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4
sur 5

Qui se souvient d’Irène Joachim ? Qui s’en soucie même ? Jusqu’à présent, on devait se contenter de l’enregistrement historique de Pelléas et Mélisande de Debussy, réalisé sous la direction de Roger Désormière (EMI), comme seule manifestation du talent de cette immense artiste. Pas moins de quatorze compositeurs se côtoient ici, de Weber à Maurice Jaubert en passant par Berg et Poulenc. Ce récital pourrait ainsi avoir des allures de catalogues, tels que certains chanteurs actuels (des noms, des noms !) se le permettent. Irène Joachim avait compris que la diversité était fille d’inspiration ; la même flamme interprétative peut tout aussi bien servir le lied romantique que la mélodie française de la poésie musicienne de Verlaine et Apollinaire.

La voix était fragile et grave, rare et sombre, fragment d’une époque en décomposition. L’intonation était alors entièrement guidée par l’exigence du texte, la diction un véritable sacerdoce. Qui a exprimé avec autant de justesse et de sensualité les vers de Pierre Louÿs qui soutiennent les Chansons de Bilitis du bien-aimé Debussy ? Qui a ressenti avec autant d’émotion, de compassion les lieder de Schubert et de Schumann ? Il y a toujours un mystère Joachim ; le voile, la pudeur de son attitude vocale place l’auditeur dans une situation inhabituelle. Est-elle vraiment une soprano ? La richesse et la profondeur de son médium, si important chez Debussy, donnent parfois l’impression de glacer, de briser l’élan de la pure musicalité. Mais on pense alors aux deux plus grandes actrices lyriques du siècle, Kathleen Ferrier et Maria Callas, qui, reconnaissables entre toutes, portèrent dans leur vie tragique l’essentiel de leur chant. Irène Joachim sert l’art de la musique avec la dimension de la comédienne, de celle qui est diseuse de mots aux reliefs chantés.

Irène Joachim était aussi un témoin de l’histoire. Héritière de la grande dynastie allemande des Joachim (Joseph créa le Concerto pour violon de Brahms), elle a pris place dans l’école de chant française comme le possible de l’entente franco-allemande dans des temps qui ne la prônaient pas. Après guerre, elle se mit au service du public, participant au Livre d’or, fameuse émission radiophonique de Guy Erismann. Une partie de cet enregistrement nous restitue pour la première fois cette session. Il faut ainsi mentionner la qualité de ses accompagnateurs, aussi discrets qu’essentiels : Nadine Desouches, Jane Bathori, Maurice Delage. Autant dire que toute une époque revit au travers de ce disque. Ca pourra faire daté, vieux jeu. Mais que peut l’auditeur devant tant de beautés exquises. Cette voix était une invitation au voyage, un embarquement pour Cythère, un appel à l’imaginaire poétique.

Irène Joachim (soprano), Nadine Desouches (piano pour la session du Livre d’or), Jane Bathori (piano), Maurice Delage (piano pour sa mélodie)