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L’invitation était plutôt séduisante : bien que le critère hexagonal soit un des derniers auxquels on soit sensible, on n’avait pas de raison de ne pas vouloir vérifier, si besoin, qu’il est possible de groover français. Et qu’Hervé Krief, guitariste parisien nourri de Hendrix, Clinton, Page, Pastorius, Montgomery ou Basie, accompagnateur de Miles Davis (certes, c’était pour la bande originale de Dingo, qui n’est assurément pas l’un des plus inoubliables moments de gloire du trompettiste) et de Ray Charles (en 1993), ait rassemblé 25 musiciens avec pour ambition de rejoindre « sans contrainte The Roots, Urban Species ou encore Steve Coleman » (notes de pochette), avait de quoi enthousiasmer.

Las. Si, musicalement, le résultat est irréprochable, il faut en convenir, Krief aurait dû confier à une tierce plume l’écriture des textes : égalant l’indicible vacuité des premières (et des dernières aussi, d’ailleurs -vous avez écouté Les Temps changent ?) strophes de MC Solaar, ses couplets sont d’une lourdeur si consternante qu’on est porté à croire que même l’impayable Philippe Djian lui aurait été d’un recours utile à l’heure de l’accouchement littéraire douloureux qu’on imagine. On veut bien souscrire à l’idée que la musicalité et le rythme du récitant priment sur le reste, il ne faut quand même pas exagérer : « Là-bas sur une plage de vinyle / Sous des arbres aux aiguilles de pick-up / Je ramasse et j’amasse devant l’enceinte / Les rayons des chansons qui m’illuminent ». Encore ? « Une mélodie douce et familière / Se fait alors entendre au lointain / Aussitôt je perçois un changement en moi / Attiré par cette musique je m’avance vers elle / Envoûté comme un serpent au son d’une flûte persane / Clac un son perçant et violent retentit soudain… » Encore (bis repetita placent) ? « Suis-je bloqué dans le cosmos du néant / Ou mes amours brûlantes ont-elles mis le feu / A mes neurones décadents ? »

Le big band, précis, solide, vif, joue pourtant avec une énergie et un rythme remarquables, mais la pollution bactériologique de ces textes catastrophiques a de quoi rendre la zone infréquentable pour quelques siècles. De ce naufrage lyrique, on sauve in extremis un instrumental cruel où les excellents musiciens, débarrassés du smog textuel qui ailleurs les masque, donnent un jouissif aperçu de ce qu’aurait sans doute été Illuminations si son talentueux leader avait cédé à l’angoisse de la page blanche.

1) Interlude (Krief) – 2) Le Parlement (Les missionnaires / Krief) – 3) La Mouche (Krief) – 4) Le Labyrinthe (part I) (Krief) – 5) Le labyrinthe (part II) (Krief) – 6) Lola (Krief) – 7) Illuminations (Krief) – 8) Le Réveil (Krief) – 9) Voyage sub-urbain (Les missionnaires) – 10) Le Réveil (radio edit) – 11) Lola (radio edit)

Hervé Krief (g, voc), Tiacoh Sadia (dm), Dédé Bell (b), Jean-Philippe Dary (fender, voc), Toups Bebey (ts, ss), Georges Beckericch (tp, bugle), Nicolas Gueret (as), Philippe Chabrele (tb), Michel Delakian (tp), Bernard Ballestrier (tp), Jean-Claude Onesta (tb), Philippe Henry (tb), Gilles Dalard (btb), Yves Le Carboulec (tp leader), Serge Adam (tp), Jean-Michel Couchet (as, ss), Pierre Mimran (ts), Pierre-Olivier Govin (baryton s), Gérard Mendy (voc), Michaèl Barthélémy (voc), Sulaiman Hakim (voc), Sandra N’Kaké, Rebecca Venture, Christine Flowers, Marjorie Molto (choeurs)
Enregistré les 25 et 26 octobre 1996 à l’Avant-Scène (Rueil Malmaison)