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« Freedom… », le premier mot de cet enregistrement historique résonne ici dans un contexte particulier : en ces jours de décembre 1940, la vénérable Bibliothèque du Congrès s’ouvrait à la culture populaire noire pour célébrer le 75e anniversaire du 13e amendement à la Constitution abolissant l’esclavage. Ce mot ne sonne pas comme un cri de ralliement, ni comme l’expression d’une rage militante, comme ce sera le cas une vingtaine d’années plus tard. Avec une douceur pénétrante mais déterminée, le Golden Gate Quartet lui tend un tremplin qui l’élance vers le Ciel : cette liberté, c’est celle qu’offre enfin le Paradis et la mort. La liberté n’est toujours pas de ce monde. Pour l’heure, la culture noire américaine était à l’honneur sous trois de ses principaux aspects, gospel, blues et work songs : l’espoir du ciel, la réalité de la terre, le tribut du sang -trois figures de l’aliénation transformées par la musique et le génie noirs en moyens de « danser dans ses chaînes ».

Devant un public mixte -le poète Sterling Brown rappelle combien ceci était exceptionnel à l’époque-, les chanteurs n’offrent pas moins que le résultat de deux siècles au moins de rapprochement entre les cultures antagonistes des maîtres et des esclaves. L’effort d’évangélisation donna la thématique, l’héritage africain investit les formes de l’hymnologie protestante la pliant à ses propres enjeux rythmiques, et le temps fit le reste ; le temps et la convergence des forces spirituelles qui animaient les deux communautés. Le raffinement du gospel song tel que le pratique le Golden Gate Quartet est relativement récent et se rattache à la lignéee des jubilee singers qui, à la fin du XIXe siècle, qui fondirent les negro spirituals dans le moule occidental de la polyphonie à quatre parties. Beauté des voix, virtuosité dans l’articulation, clarté des lignes, aisance dans la caractérisation digne des grands mélodistes de la tradition classique : formé par hasard en 1930, le Golden Gate conquit rapidement les sommets de la popularité. On n’entendra pas Noah sans saisir que, là, dans cette tradition recueillant elle-même un patrimoine séculaire, s’enracinent les tours rythmiques de nos rappeurs (admirable syncopation à l’allongement progressif de « The ox, the ca-mel, the kan-ga-roo »).

La présence de Josh White est significative. En ce musicien au profil musical singulier mais emblématique cohabitent un bluesman, un folk singer et, ce qui demeure moins connu, un chanteur de spirituals. La pureté de son expression, du jeu de guitare qui en fit un modèle en ses jeunes années et sa voix exceptionnellement claire et distinguée dans le monde du blues le signalent entre tous, faisant de lui un des représentants les plus aptes à figurer dans cette assemblée que l’on devine policée. Après-guerre, son succès établi dans les cabarets blancs édulcorera considérablement ses qualités natives. On tient là une chance de l’entendre à son meilleur.

Cette manifestation donne en outre l’occasion de goûter les voix de quelques-unes des personnalités littéraires et artistiques de premier plan : Alain Locke, écrivain et théoricien essentiel de la Harlem Renaissance introduit en peu de mots à la signification universelle des negro spirituals, alors que Sterling Brown, l’un des grands poètes de ce mouvement déterminant pour la reconnaissance de la culture noire en Amérique, se livre à un savoureux panorama du blues, écornant au passage sa récupération par l’industrie commerciale de Tin Pan Alley. Enfin, Alan Lomax en personne, ethnomusicologue à qui l’on doit d’avoir collecté tant de témoignages de ce qui n’était alors perçu que comme une sous-culture, présente reels (accompagnant les danses campagnardes) et chants de travail. On assiste alors à l’acclimatation de la pulsation africaine ancestrale au long des rails du chemin de fer en construction, dans les champs (field hollers), et dans les rimes improvisées. Les voix de White et du Golden Gate donnent une allure bien lisse à ces pièces dont on connaît des enregistrements de terrain, âpres et bruts.

Ce « Program of negro folk song with commentary » -intitulé du concert- renseigne autant sur la dualité des Etats-Unis qui, alors qu’ils payaient dans les salons de la république un tribut symbolique au peuple noir, se félicitant au passage de leur propre générosité en célébrant la Constitution (un amendement tardif -1865- immédiatement suivi de la création du Ku Klux Klan), saignaient à blanc tout le sud du continent, soutenant les régimes ouvertement esclavagistes d’Amérique centrale et du Sud pour le profit de leurs propres multinationales. Une mise en abyme qui fait réfléchir : les « musiques du monde » seraient-elles le train qui cache celui de la mondialisation ?

Golden Gate Quartet : William Langford (ténor), Henry Owens (ténor), Willie Johnson (baryton), Orlandus Wilson (basse) ; Josh White (g, vcl) + Alain Locke, Sterling Brown, Alan Lomax. Enregistré le 20/12/1940 à la Library of Congress de Washington (USA)