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"Musiques orientables, conceptualisme dada et jardinage ". C'est ainsi que se définit GOL, entité collective inimitable et secret le mieux gardé de l'Hexagone, dont les membres produisent ensemble ou séparément une musique primitive, chamanique et chamarrée, que ce soit à l'aide de bidules électroniques fait-maison ou d'instruments traditionnels venus des quatre coins du monde. A l'occasion de vingt-cinq ans d'activisme dans les chemins de traverse de l'art sonore, le quartet sans queue ni tête (Ravi Shardja, Samon Takahashi, Frederic Rebotier et Jean-Marcel Busson) se fend d'une exposition-anniversaire au CNEAI, prétexte à une débauche de performances avec des invités venus de tous les horizons. L'occasion rêvée pour partir à la rencontre de ces doux illuminés, chantres d'une électro-acosmique qui éveille les sens et ouvre les portes d'une galaxie sonore se déployant bien au-delà des normes de la pop occidentale.

Pouvez-vous retracer la genèse de GOL et ce qui initialement motivé une telle entité collective qui dépasse l’idée même de groupe de musique? Quels sont vos parcours respectifs? D’où l’aventure GOL est-elle partie?
Jean-Marcel Busson: On s’est rencontré au détour de rues parisiennes, alors que nous avions entre 16 et 18 ans. Nous habitions tous plus ou moins dans le même quartier. Mais notre rencontre était beaucoup plus liée à une proximité psychique que géographique. On s’est retrouvé ensemble grâce à la musique expérimentale, à la new wave et à l’école industrielle. Sans oublier les drogues attenantes… Nous n’avions pas encore la moindre idée que nous étions en train de constituer ce qui allait devenir GOL. Cela c’est développé petit à petit, à force de manipuler des synthétsieurs analogiques, des guitares désaccordées ou n’importe quel ustensile susceptible de faire suffisamment de raffut. Un soir de Fête de la Musique – nous avons toujours détesté la Fête de la Musique -, nous sommes partis dans les rues avec un caddie plein de ferraille et on s’est mis à taper devant l’Ecole Militaire jusqu’à ce qu’ils nous chassent. Nous nous sommes tout de suite compris dans l’âpreté musicale. Nous n’étions pas « musiciens », mais nous avions une idée de sauvagerie sonore commune. Il y avait beaucoup de groupes qui nous inspiraient, tous issus des années 1980: Throbbing Gristle, The Residents, Deficit Des Années Antérieures, Nurse With Wound… Par la suite, on a subi toutes les influences musicales de la fin du XXème siècle, pas toujours de notre plein gré… Mais il est vrai que nous ne faisions pas que du son. On aimait aussi DADA et Fluxus et l’univers de la performance – et donc, ce qui est devenu l’art contemporain. En fait on s’en tapait pas mal, on faisait notre truc à nous dans notre coin.

Samon Takahashi: Ravi Shardja et moi, on se connait depuis la maternelle, mais on s’est apprivoisé sur le tard au collège. On a commencé à faire de la musique ensemble en 1984 sous divers noms crypto-indus’, genre « IC » ou « RVG-KTDN ». On a rencontré Jean-Marcel au lycée via son frère Sébastien Busson. On a commencé à jouer avec lui aux alentours de fin 87. Jean-Marcel a mis dans le panier GoLien un acolyte de la fac de biologie, Frédéric Rebotier. Au bout d’un moment, il a fallu trouver un nom. Nous nous sommes appelés Goloka au départ, je ne me souviens plus vraiment pourquoi. Nous sommes alors fin 1988, début 1989. On se retrouve souvent à jouer dans les squats parisiens et on travaille surtout avec des performeurs (Elco, Momo, etc.). La maison familiale des trois frères Busson devient peu à peu le fief de la GoLerie. Comme en amour, ça va, ça vient… et Goloka finit par se disperser. Des projets off-shore de certains membres voient le jour sous des noms emprunts d’une joie infinie tels que « Dur Bdag » ou encore « Alzheimer ». Finalement, Goloka se distend tant et si bien qu’en 1993 ou 1994, la formation célèbre sa dissolution d’un commun accord avec un LP intitulé The Last Vinyl. Chacun vaque à ses occupations et apprend à se chercher individuellement pendant une longue pause de neuf années. Forts de nos expériences respectives les uns sans les autres, nous décidons de retourner aux fourneaux en 2002 et Goloka devient GOL.

« Musiques orientables, conceptualisme dada et jardinage », mais encore? Comment expliqueriez-vous le concept de GOL à un non-GOLien?

ST: Les mots nous manquent souvent pour expliquer quelque chose qui nous échappe. Nous nous réfugions dans la rhétorique Almanach Vermot. Musiques orientable : jeu de mot troupier associant orientalisme et multiplicité. Conceptualisme Dada : oxymore ironique visant directement les faiseurs de chapelles du monde de l’art mais aussi vérité assumée d’un style contradictoire. Jardinage : terme qui ancre GOL dans une ruralité révée de Parisiens bêcheurs.

JMB: C’est comme de dire à un enfant: « Prends le volant de la voiture, je vais faire un somme! »

Vous entretenez de longue date des rapports étroits avec le monde de l’art contemporain et vous vous êtes toujours tenu à distance de l’industrie de la musique. Comment vous positionnez-vous par rapport à ces deux mondes?

JMB: Nous avons chacun une manière d’aborder les questions qui profite aux autres. Nous n’avons pas de position établie. En tant qu’entité, GOL ne se situe dans aucune de ces deux sphères. Nous répondons à des invitations qui émanent de chacun selon ses accointances, ses réseaux. Nous nous retrouvons dans des situations assez variées et relativement rares car nous ne jouons pas souvent. Et seulement selon les propositions et les possibilités des membres désarticulés.

ST: Cette question concerne surtout Jean-Marcel et moi-même. Je ne pourrais répondre que pour moi ici, Jean-Marcel ayant sûrement un autre point de vue, voire une allergie au terme même « d’art contemporain ». Bref, il y a un moment précis de ma vie (1997, pour être exact) où il m’est apparu incontournable de me faire accepter en tant qu' »artiste » au sein de cette communauté occulte que tu nommes « le monde de l’art contemporain ». Il me semblait à ce moment que c’était le seul endroit suffisamment permissif où je pouvais m’exprimer sans avoir trop de comptes à rendre. Je me suis trompé sur un point, c’est que la liberté à l’intérieur d’une structure aussi institutionnelle est difficile à tenir et que, surtout, l’environnement fait tout pour te caresser et t’endormir. Tu fais parfois des concessions sans t’en rendre compte, en fait. Quand tu décides de ne plus en faire, ça devient plus difficile, et tu dois décider que peut-être, tu n’en vivras pas. Advienne que pourra. Le rapport est le même qu’avec l’industrie musicale. Pourquoi se priver de travailler avec le soutien des galeries et des institutions tant que le dialogue est constructif et non basé sur la transaction pécuniaire? Mais cela reste une opportunité qui se fait de plus en plus rare – surtout en ce qui concerne les galeries, dont la vocation est avant tout marchande. En ce qui concerne l’industrie musicale, la question ne s’est jamais posée, puisqu’aucune major ou aucun « gros label » ne nous a approché, et heureusement dans un sens! Mais la réponse aurait été semblable.

Travaillez-vous à construire votre propre légende? Etes-vous « en marge » à dessein ou par défaut?

ST: Non, pas vraiment. C’est une pirouette autour de la polysémie du mot « légende » dont les acceptions s’opposent: 1) légendaire, que tout le monde connait, 2) dont on parle mais dont on ne sait pas au juste de quoi il retourne. La « marge », pas plus que le succès ne pourrait l’être, n’est ni à dessein ni par défaut. C’est inhérent à notre musique et à ses variations, tout comme à notre dilettantisme salvateur.

JMB: L’histoire et la légende, ou l’histoire de la légende, c’est comme la traversée du Stick… On a beaucoup égoutté Iggy Propre. (sic)

La musique de GOL est difficilement identifiable et se refuse à être enfermée dans un style donné. Comment la caractériseriez-vous?

ST: C’est une musique « requalifiable » à loisir. Ici aussi nous ne pouvons que répondre par des boutades puisque chaque expérience GOL cherche à explorer un nouveau terrain musical (ce qui n’empêche pas les redites). Donc pour le meilleur et pour le pire les juxtapositions de termes sont ce qui sied le mieux à la taxinomie GoLienne. Les musicologues et les lexicographes débattent en vain d’une définition idéale, et, ont pu être entendus les termes de “mambo corporate”, “hard cool »,  « heavy lethal”, “disco psychédélique”, “électroacoustique flasque”, « musique dodécadente » ou encore “expérimentalisme tropical”.

Si je dis que vos concerts se situent à l’intersection de l’art brut, du rituel chamanique, de la performance à la Fluxus, du sound art et de l’électro primitive, est-ce que je résume bien la chose ?

JMB: C’est exactement ça! Tu as mis le doigt dessus. Et c’est bien, car le doigt est un symbole GOL de premier plan.

ST: C’est assez juste, oui. Mais les concerts sont une autre facette de GOL. Nous ne jouons pas souvent et les concerts sont des prétextes à se rencontrer à nouveau et à produire quelque chose qui soit plus dans l’énergie que dans la réflexion. Nous sommes des professionnels du dilettantisme et  les termes que tu emploies, associés ensemble, donne en effet une idée assez juste de l’esprit GOLien en concert.

Quelles sont vos méthodes d’enregistrement? Procédez-vous toujours sous forme d’improvisation libre ?

ST: Principalement, oui. La base est presque toujours improvisée (je parle ici pour GOL alors que Goloka était plus axé sur la composition sur quatre pistes). Il peut y avoir la volonté d’approfondir une idée (ce qui vaut pour les concerts – les répétitions posent en général le choix des instruments, d’une structure ouverte plus ou moins définie, parfois de parties, d’une intention générale et d’une méthodologie), mais la plupart du temps nous enregistrons sur deux pistes que nous éditons par la suite. Mais tout ça est un peu intime, non ?

JMB: Le fait est que nous n’avons pas beaucoup de temps pour faire de la musique ensemble et que quand nous nous voyons, nous n’avons pas le temps de la mettre en place. Nous enregistrons généralement en stereo one shot. Et ensuite, on écoute et on trie. Nous sommes toujours sur la lame du rasoir et ça suscite souvent bien des discordes. La direction se trouve d’elle même, au gré de l’humeur et des matières sonores. On essaye de dégager un univers commun qui ne fait référence à rien en particulier. La musique se forme au fur et à mesure des errances et aussi par hasard, par collision. Nous avons la phobie de nous retrouver dans un style particulier, même si nous tendons vers certains poncifs. Nous sommes prêts à confesser nos pires penchants: le dub, le rock à Billy, le blue grass, la world music, le new age SPA…

Avez-vous des activités professionnelles ou dilettantes respectives? Pouvez-vous nous en dire plus sur vos « pratiques solitaires »- pratiques artistiques, s’entend?

JMB: Je suis pour ma part jardinier et je vis une majeure partie de l’année dans le Morvan, les autres sont partagés entre d’autres projets musicaux ou plastiques, ou bien des boulots alimentaires. Fréderic Rebotier concentre ses activités autour du gamelan indonésien. Ravi Shardja (http://ravishardja.blogspot.fr/) produit des disques solo (https://www.reverbnation.com/ravishardja) et joue dans d’autres groupes obscurs (Oleo Strut, Couloir Gang), quand il ne compose pas des musiques de films sous le nom que lui ont transmis ses parents.

ST: Pour ma part, comme énoncé plus haut, je consens à être assimilé par « le monde de l’art contemporain » et ma pratique plastique – visuelle ou sonore – est axée sur une lecture oblique de mondes mentaux et de sciences humaines, le tout moulé dans les habits séduisants d’un décorum poétisé post-minimaliste.

Vous utilisez des outils divers et variés, de l’électronique fait-maison autant que des guitares ou des instruments traditionnels d’Afrique ou d’Orient… Comment articulez vous ensemble tout ce fourbi? Fonctionnez-vous purement à l’intuition?

JMB: Oui, il y a de l’intuition et aussi de la souffrance à se conformer à l’instrument choisi ou à le dépasser, lui faire dire autre chose. Et dans la composition aussi, il y a un serpent qui nous nargue. Nous essayons des formes sonores et elles s’apprivoisent plus ou moins. C’est une approche sculpturale sans maniérisme, l’adéquation des timbres est cruciale, les sons font masses ou s’échappent, ils sont rarement dociles. L’aspect sauvage de l’empreinte psychique doit se retrouver moulée dans l’enregistrement.

ST: Les instruments traditionnels que nous utilisons proviennent tous des Iles Goloka. C’est situé au sud de l’Australie, donc ni en Orient, ni en Afrique. Je dirais au contraire que nous sommes très peu intuitifs. La musique de GoL est dictée par les instruments utilisés. En fait, nous sommes les esclaves de ces instruments et c’est pourquoi la musique de GOL est orientable.

Vous avez collaboré avec des figures mythiques de l’avant-garde et de l’électroacoustique: Charlemagne Palestine, Ghedalia Tazartès, Charles Hayward, Iancu Dumitrescu, Luc Ferrari… Comment ces rencontres ont-elles « opérées »?

ST: Ils nous ont supplié à genoux. Avec l’âge on est plus souple. On a donc accepté de collaborer avec certains.

JMB: Certains projets ont pu prendre forme à partir d’un simple échange informel avec l’un des membres du groupe. Aussi « mythiques » soient-ils, ces artistes que nous admirons ont toujours accepté de jouer le jeu, de se joindre à nos turpitudes, par pure curiosité ou par amitié. Il sont autant demandeurs que nous d’expérimentations psycho-acoustiques étranges. Chaque rencontre donne naissance à un univers hautement singulier, consécutif à une expérience d’immersion collective que nous vivons tous sur le même plan. Il n’y a jamais de relation maître-élève entre nous, c’est d’un naturel déconcertant. Au delà de la joie de rencontrer ces grandes figures, ils nous entraînent dans des univers musicaux affirmés. Pour nous, humbles petits musiciens de pacotille, c’est un grand honneur. Je tiens cependant à préciser que nous n’avons pas eu le plaisir angoissé de rencontrer en personne Luc Ferrari. En revanche, nous avons pu découvrir son œuvre à travers ses partitions et aussi grâce à sa femme Brunhild Meyer Ferrari, grande continuatrice de son œuvre.

Qu’avez-vous mis en oeuvre au CNEAI? Pouvez-vous introduire quelques uns des invités et les performances qui y seront présentées?

ST: C’est un étalage égocentrique d’archives principalement. On montre notre intimité, quelques instruments, des extraits de concerts, des vidéos que nous avons tournées ou qui ont été tournées par d’autres, mais avec notre musique, des gravures, des céramiques, des animaux morts… Nous faisons un concert le samedi à 19 heures avec des instruments emblêmatiques de la période Goloka. Nous jouerons dos à dos autour d’un arbre et pour cet arbre. Le public aura accès à ce dialogue avec l’arbre, mais ne pourra pas communiquer directement avec lui. Le dimanche, nous ferons un concert « splitté » sur la Maison Flottante. Le groupe sera sectionné en deux duos répartis sur les deux terrasses de la barge et chaque duo jouera séparément sans entendre ce que fait l’autre. Le lien, si il advient, sera produit par une chanteuse Japonaise avec qui nous avions fait un concert mémorable dans la campagne bourguignonne, Sayoko Papillon, qui sera au centre, sur la passerelle.

Vous sentez-vous des affinités avec d’autres musiciens hors-normes en France?

JMB: Oui, avec nos amis proches et d’une manière générale avec tous les mouvements musicaux qui libèrent le son. Nous soutenons toutes les initiatives de Branquignoles! Vive les fous, mort à Sarkozy! Ravi et Samon travaillent à les faire connaître dans l’émission Epsilonia (http://epsilonia-radio.blogspot.fr/) diffusée surRadio Libertaire, à suivre chaque jeudi soir à partir de 22h. Alleluia!

ST: Musicalement nous aimerions conserver l’illusion de ne ressembler à personne mais puisqu’on parle d’illusion, DDAA   (http://www.discogs.com/artist/89010-DDAA ) serait un bon exemple de groupe dont la politique de l’amateurisme jovial, la longévité, l’incongruité sonore, l’humour caustique et la labellisation « terroir » se rapproche de nos aspirations.

Quelle est la condition idéale pour écouter GOL?

ST: Ca dépend de chaque disque. GOL étant orientable, son écoute l’est aussi. Le mieux c’est quand même d’avoir les pores dilatés. Mais si l’exercice est trop difficile l’utra sobriété fonctionne autant que la psychotropie avancée ou le torchage caractérisé.

JMB: Il n’y en a pas. C’est comme n’importe quel son, c’est toujours mieux d’être attentif.

 

… et pourquoi GOL d’ailleurs?

ST: Parce que Goloka – (Okapi / ∏) = GoL

 

Festival Island #6

GOL, 25 ans d’obscurité sonore

“Musiques orientables, conceptualisme DADA et jardinage”

Du 27 septembre au 12 octobre 2014

 

Centre National Art Et Image

île des impressionnistes  78400 chatou  
du vendredi au dimanche   
de 13:00 à 18:00  

Accès RER : RER A direction Saint-Germain-en-Laye, station « Reuil-Malmaison », sortie rue des deux gares et direction Chatou par le pont.

http://www.cneai.com/evenement/#!/article-2169

 

A l’occasion de cet événement, un coffret anniversaire est en préparation. Pour participer à la légende de GOL, votre aide est requise ! http://www.kisskissbankbank.com/gol-disque-25-eme-anniversaire-25th-anniversary-record