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4
sur 5

Halte à toi, béotien qui craint d’ouïr une musique de disette en faisant le choix du trio ! Le trio piano/basse/batterie rassemble les trois couleurs primaires du jazz moderne. Il est peu et il est beaucoup tout à la fois. Il est la base parce qu’il permet à ses membres de se poser des colles les uns aux autres et d’apporter beaucoup de réponses. C’est un laboratoire idéal d’introspection qui développe l’écoute. Ceux qui triomphent dans cette formule s’assurent d’une gloire éternelle parmi leurs pairs. Des noms ? Vous les connaissez déjà : Powell/Russell/Roach ; Evans/LaFaro/Motian ; Kelly/Chambers/Cobb ; Jones/Carter/Williams, parmi des dizaines d’autres formations excellentes. C’est une formule qui tend à privilégier la fidélité, la continuité, l’unité. Le trio est un étalon maître. J’adore le trio.

Giovanni Mirabassi, pianiste italien expatrié à Paris depuis sept ans, lui aussi, aime le trio. C’est la formule (magique) qu’il a choisi pour faire une nouvelle apparition sur compact disc, cet Architectures, aux côtés de deux compères au goût partagé pour les charpentes solides et raffinées : Daniele Mencarelli à la contrebasse, que l’on suspecte d’être lui aussi un peu Italien sur les bords, et l’excellent Louis Moutin, batteur mature, rompu à l’art difficile d’animer les trios. Ils sont rejoints 28, rue Manin par le guitariste Pierre Durand. Giovanni Mirabassi, comme d’autres avant lui, a choisi de venir tenter l’aventure du jazz à Paris. On pense, par exemple, au trompettiste Paolo Fresu, au pianiste Enrico Pieranunzi et au batteur Aldo Romano, et l’on se dit que l’Italie est une belle patrie de jazzeux qui ne ménagent pas leur peine pour insuffler une esthétique originale à cette musique, et qui n’hésitent pas à tenter des formes nouvelles en ayant soin de toujours privilégier la mélodie et les ressources inépuisables que permet la variation.
Notre pianiste s’inscrit visiblement dans ce courant « mélodiste », capable de s’exprimer sur un mode romantique et d’utiliser des accents funky (Un Dimanche de pluie), de rendre enthousiaste une promenade nostalgique. Le sens du rythme de ce technicien est excellent et il est amusant de retrouver ça et là certains phrasés typiquement italiens, très chantants, familiers d’un grand maître italien du trio : Enrico Pierranunzi (cf. son très bel album The Chant of time).

Giovani Mirabassi, privilégie volontiers « le côté obscur de la force » et les couleurs sombres du piano, s’affirmant comme l’auteur de compositions personnelles variées qui rappellent la grande époque d’un autre trio dirigé par un autre nostalgique-énergique, Michel Petrucciani (Pianism). Et qui s’inspire également du répertoire du piano classique, Mirabassi dédicaçant cet opus à Aldo Ciccolini, interprète majeur de Chopin (scherzi notamment) : on trouve, entre autres, un blues boosté n’empêchant pas Mencarelli d’aller flemmarder ; un Café français un peu inquiétant qui donne envie de savoir qui notre pianiste a bien pu rencontrer là-bas ; Un Dimanche de pluie pas tristounet du tout. Manque peut-être un petit grain d’audace qui aura tout le temps de poindre avec le temps. Les improvisations des musiciens sont relativement concentrées, ce qui renforce l’efficacité de ces « Architectures ». Louis Moutin développe sa technique au cœur d’un son de batterie suffisamment grave, discret et puissant pour coller parfaitement à leur esprit. Et pour ne rien gâter, la prise de son est parfaite. Andiamo !