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5
sur 5

Gescom, c’est bien sûr la vieille danseuse participative d’Autechre, dont les irruptions aléatoires depuis 1994 forment le sous-texte officieux et merveilleusement bizarre de leur discographie officielle et éminemment dialectique. Les légendes alignent les collaborateurs plus ou moins obscurs (Andy Maddicks et Rob Hall de Skam, Bola ou le harsh noiser aristocrate Russell Haswell et les hypothèses (le magnifique ISS:SA de 2006 serait l’œuvre de Sean Booth en solo) mais nourrissent surtout les rébus en marche dans la musique. Déjà préoccupés par le hip-hop sur le grandiose Key Nell de 1996 (au hasard), nos valeureux encapuchonnés récupèrent ici le dispositif des deux derniers Autechre pour revenir à leurs amours gangsta. Comme un rêve d’abstract hip-hop qu’on n’en pouvait plus d’attendre, ce Skull snap EP presque potache fait même la chose la plus fraiche et la plus malade entendue de longue date à partir des matières sonores les plus inattendues : des vieilles scies rare groove ou des gros riffs de soul symphonique transmutés en soupe de machine à écrire et d’agrafes. Armés de leurs premiers samplers en même temps que de leurs derniers filtres de pointe, Booth, Brown et les autres (qui qu’ils soient) appliquent une batterie de processus de transformation plus incongrus les uns que les autres, mais accèdent à des profondeurs auxquelles les autres parangons de la musique moderne devraient accéder plus souvent. On tient rarement, par tentation débile ou par accident, aussi singulier dévergondage maladif des sens. Comme si Sean, Rob et toute la clique prenaient le post-modernisme par derrière et le violait outrageusement contre un mur pour le punir de sa déliquescence. Le matériau est tellement tordu dans tout les sens que l’abstraction semble devenir tangible. Ceux que la rigueur autechrienne a tendance à laisser pantois – mais comment rester de marbre ? – peuvent donc se réjouir fort, la déflagration sonore est ici tout aussi virulente mais terriblement plus groovy baby !

Autre époque, autre légende, Lego Feet (1991) est à la fois la première référence du label Skam et le véritable premier album de Booth et Brown, paru deux ans avant Incunabula. Longtemps introuvable et relégué à la préhistoire de l’IDM britannique, l’album tient à juste titre une place très particulière dans le cœur des autechrophiles : comme un graal electronica, la musique qu’on y entend est non seulement en avance sur son époque, mais le temps ne semble avoir aucune prise sur elle. Influencés par l’electro sèche de Mantronix, le breakbeat hardcore naissant ou les symphonies métalliques de Coil, Clock DVA ou Cabaret Voltaire, Booth et Brown de distinguaient déjà par une science du découpage au cordeau et du processing à l’échelle de Planck, une petite éternité avant la plupart de leurs pairs (citons tout de même le Mbuki Mvuki de Plaid paru la même année). Littéralement, Lego Feet tonne comme le bruit d’une nouvelle espèce de la musique électronique dont l’ADN serait en train de s’assembler. Dignement réédité par le label Skam dans le cadre « non-officiel » des festivités de son vingtième anniversaire, l’album s’est offert un petit lifting sonique opportun et la redécouverte de l’incunable enfin nettoyé de ses scories (on chérissait comme on pouvait nos vieux rips MP3 téléchargés à l’époque sur la première version de Napster) est une vraie révélation. Certes, les marqueurs temporels abondent (avalanches de chords 808 State-esques et de bleeps early warpiens) mais les architectures, bluffantes de célérité, tiennent la dragée haute à la plupart des sorties post dubstep contemporaines. Une preuve supplémentaire, si elle était vraiment nécessaire, que Booth & Brown n’ont pas attendu les appels de pied de la technologie pour commencer à bâtir leur terra incognita éternellement agrandie par le futur.

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