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5
sur 5

Principal chantre d’une scène acoustique, apparue en Europe au début des années 90, Geoffrey Oryema s’inscrit aujourd’hui dans une perspective de rupture assez nette. Le son est rock, voire techno sur certains titres de l’album. Les rythmiques sont plus enlevées, les orchestrations plus mesurées, le groove urbain plus marqué. Fini le temps des complaintes douces-amères, uniquement nourries d’émotions brutes. L’époque tubesque du Yé yé yé, titre symbole d’un univers supposé plus roots, semble révolu. Excepté No Ballads Ballad, ode qui respire le calme des débuts de sa carrière, le reste des morceaux pulse à une vitesse inattendue, à l’image de Listening wind, une reprise des Talking Heads. Le valeureux lukémé (un piano à pouce), qui faisait son succès, n’a pour autant pas disparu de la circulation. Il rayonne à l’entrée de Mara. Disons simplement que Geoffrey Oryema a décidé de transformer son répertoire, en allant pêcher son nouveau son du côté de la Tamise. A Londres exactement. A cause entre autres de Rupert Hines, le producteur. A cause surtout de son enfance atcholi, nourrie à la pop anglo-saxonne. Le résultat sonne juste mais bouscule les adeptes. Certains ont même affirmé qu’il s’était renié, en faisant un album aussi ouvert aux influences occidentales. La musique est pourtant un art vivant, qui, sans cesse, se renouvelle au contact de l’Ailleurs. Quiconque pense le contraire s’oppose au principe de modernité qui fonde les identités originales. C’est ce que rappelle en tout cas Oryema, l’ex-réfugié ougandais devenu français…

Sur Spirit, il dresse en réalité l’inventaire d’une spiritualité en vadrouille, qui aurait pu être celle de l’Afrique contemporaine. D’abord, parce qu’elle est placée sous le signe du père, hier assassiné par le dictateur Idi Amin Dada (Spirit of my father), ainsi que du frère, mort en 1989 (Omera John). Ensuite, parce qu’elle incarne les tragédies contemporaines de son peuple. Spirit exalte un parfum de nostalgie. Nostalgie du sang, nostalgie d’une terre également, nostalgie surtout d’une sagesse que même la mort ne saurait abattre. Qui sait d’où il vient saura où aller. L’album raconte la trahison du chef, invoque les mânes protecteurs, renoue avec le mythe d’une femme fatale, salue un homme dans sa transe, parle de solitude et de retour de voyage, mêle le surnaturel au quotidien… L’Afrique qui mue n’est donc pas loin. Le continent lui manque. Il suffit de lire entre les lignes pour saisir la blessure d’une conscience condamnée à l’exil. Oryema est parti de Kampala dans un coffre de voiture il y a plus de vingt ans. Il fuyait l’horreur orchestrée par ses propres frères. Aujourd’hui, il s’interroge… A dire vrai, cet album, très peu salué en France, relance une carrière : l’inspiration, malgré quelques faiblesses dues à l’esprit trop pop du producteur Hines, est à nouveau là. La voix toujours aussi déroutante de Geoffrey également !