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4
sur 5

Ces deux dernières années, le label viennois Mego est probablement devenu le plus influent de la sphère électronique expérimentale, définissant et cartographiant tout un nouveau territoire digital de l’aléatoire basé sur l’utilisation de l’erreur aussi bien esthétique que structurelle. Le genre « clicks & cuts » a depuis fait école, l’utilisation du « glitch », ou accident sonore numérique étant devenu aussi essentiel dans la création contemporaine que les rythmes drum’n’bass il y a quelques années… Ainsi chaque sortie du label, aujourd’hui quelque peu embourbé dans une sorte de bourgeoisie post-industrielle (des sorties récentes d’artistes aussi réputés que Zbigniew Karkowski, Francisco Lopez ou le disque à venir d’Ilpo Väisänen, l’autre moitié de Pan Sonic), fait l’événement au sein de la micro-communauté post-digitale.

Raison de plus pour s’enthousiasmer et s’exciter : General Magic est le duo composé par Andi Pieper et Ramon Bauer, co-patron du label avec Pita, avec qui il forme également le duo Rehberg & Bauer (deux disques sur Touch), et responsable de la première référence du label, le désormais légendaire Fridge Trax. Ca faisait quatre ans que le duo devait donner suite à son premier album Frantz ! C’est désormais chose faite avec ce nouvel opus résumant donc quatre années de recherche sur logiciels et d’improvisation -domaine de prédilection de l’entité General Magic. Le résultat est déconcertant, à mille lieues des incartades polies du premier disque, qui restait encore prisonnier des rythmes des musiques électroniques mainstream dont il se proposait de livrer une version postmoderne.

Ici, les formes classiques ne sont plus le point de départ ; elles sont éventrées, charcutées, il n’en reste que des lambeaux peu appétissants. Plus de postmodernisme : on plonge carrément en territoire inconnu, inhumain et franchement chaotique. Pourtant, la mission ne manque pas de charme (ludique), car General Magic fait tout exploser, mais, plein d’humour, laisse souvent des pistes et le mode d’emploi de son napalm très spécial : ainsi, l’étrangement nommé Aufority démontre en quelques mouvements comment construire soi-même son hymne post-digital à partir de lambeaux de musique populaire, en fractionnant un sample dans tous les sens pour le vider complètement de tout contenu référentiel.

Ailleurs, General Magic en réapprend à tous les apprentis laptoppers électroacousticiens en appliquant ses techniques ludiques à tout ce qui lui tombe sous la main : résidus, bleeps, blops, crissements, souffles, rythmes concassés et vidés de toute essence rythmique, déchets de mélodies squelettiques, patterns aléatoires… sont utilisés pour des miniatures absconses et pleines d’humour, très loin des prétentions académiques et sévères de ses camarades de jeux. Qui ne veulent décidément pas jouer. General Magic, en effet, ce serait un peu le mauvais élève secrètement surdoué mais surexcité qui n’a qu’une idée en tête : s’amuser, et accessoirement, tout casser sur son passage. En vingt-six démonstrations magistrales, General Magic reprend le peloton de tête et fait vieillir tous ses concurrents aux prétentions deleuziennes de dix ans.