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5
sur 5

On savait l’ancien soliste du Captain Beefheart & the Magic Band capable de tout, mais on ne l’attendait pas vraiment là où on le trouve avec cet invraisemblable album en forme de portfolio oriental : comment Gary Lucas, infatigable éclectique, juif américain aux amours folk, compagnon de route de la moitié du gratin rock de ces dernières décennies (entre autres et dans le désordre : Nick Cave, Iggy Pop, Lou Reed, Dr. John, Allen Ginsberg, Jeff Buckley ou, plus récemment, les frenchies de Tanger) et de quelques francs-tireurs jazz (John Zorn côté guitare, Tim Berne côté production), fondateur du collectif God & Monsters, en est-il arrivé à enregistrer ces onze  » mid-century chinese popsongs  » ? La réponse est à la fois dans la question (cet homme-là a la surprise dans le sang) et dans deux pages de minuscules notes de pochette. Le guitariste nous y apprend que durant l’été 1976 à Taipei, au beau milieu d’une histoire d’amour racontée comme dans un roman de Fante, il a entendu pour la première fois les chansons de Chow Hsuan et Bai Kwong, actrices et chanteuses chinoises du milieu du siècle. Et a bien failli ne pas s’en relever. La voix, les arrangements, l’étrange mélange de swing et de tradition chinoise : tout le bouleverse au plus haut point, de sorte qu’il prendra l’initiative de commencer tous les concerts de la tournée 1980 de Captain Beefheart par une sélection de son cru de ces inestimables perles.

Vingt ans plus tard, Kenny Hurwitz lui suggère de les adapter pour guitare solo à l’occasion de son mariage à Chinatown : Gary Lucas expérimente pour la première fois la fascinante alchimie de ces mélodies orientales et de ses propres penchants blues, et crée un extraordinaire univers composite où se fondent l’imaginaire des grandes plaines et celui de la nuit chinoise. Il sème quelques-unes de ces chansons au gré des concerts et des albums (« The Wall  » dans le disque acoustique Evangeline, « Songstress on the Edge of Heaven » dans Gary Lucas @ paradiso) et se décide finalement à rendre un « hommage total à la musique de ces déesses chinoises des années 40 et 50 » dans ce disque inclassable et génial, où l’accompagnent ses deux compères du God & Monsters seconde mouture, Ernie Brooks (basse) et Jonathan Kane (batterie).

Son Edge of heaven, improbable pont jeté entre cette Chine nocturne et urbaine et cette Amérique bleue et noire tant de fois narrée par Bill Frisell, mélange brumeux et fantasmatique d’un Shangaï jadis visité par Tintin et de marécages louisianais stylisés, de In the mood for love et de westerns paresseux, est un chef-d’œuvre de déférence créative, d’humour décalé et d’invention virtuose. Ses guitares se font aussi bien luth traditionnel que National Steel authentifiée vieux Sud et invitent dans un entre-deux mondes surprenant et évocateur où l’on pose le pied gauche dans un cabaret de Pékin et le droit dans un saloon déserté, entre qin et country. Tout au service de mélodies dont il révèle la saveur nue avec un infini respect (avec les chants de Celest Chong et Gisburg sur six des treize plages), il plonge ses souvenirs de Chine dans la boîte à malices de son éventail musical et en tire une guirlande de miniatures d’une inépuisable poésie. Son choc des cultures à lui accouche d’un Ovni magique aux parfums neufs, petit théâtre d’ombres chinoises d’une fascinante beauté.