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Art de la décision, système de la vitesse constamment agissant (et jusque dans les formes les plus amples : le Howl de Ginsberg en serait la meilleure preuve), poésie, en ce qu’elle a de plus requérant, de l’usage, souvent du fait brut –No ideas but in things, pour reprendre la formule de William Carlos Williams-, privilège du mot, de sa singularité percussive, sur (en général) l’image : la poésie américaine du XXe siècle, qui plus vite que la grande sœur française en aura fini, pour son essentiel, avec la métaphore (et la métaphysique), se devait d’échanger, en raison même de ses premières valeurs constitutives, avec son contemporain musical le jazz.
L’aurait dû, en tout cas… Car les rencontres, à la fin, ne sont pas si nombreuses -et pas toujours convaincantes. Collaborations véritables, projets composés voire, a minima, marques de sûr intérêt ? Oui, il n’en est tant. La jazzophilie des Beat Poets n’aura guère donné, volontarisme oblige, que des pages désormais bien jaunies (les Cellar sessions de Ferlinghetti et Kenneth Rexroth, accompagnés par le quintette du ténor Bruce Lippincott ; et même les lectures de Kerouac aux côtés d’Al Cohn et de Zoot Sims). Mingus et la figure tutélaire de la Harlem Renaissance, Langston Hugues, se sont plutôt ratés dans Weary blues (Verve 841 660-2, 1958). Amiri Baraka (LeRoi Jones) a, tout au contraire, brillamment fixé le rapport avec le New York Art Quartet (le fondateur Black Dada Nihilismus -ESP 1004-2, 1964) puis dans divers enregistrements de Jihad Records, compagnie qui lui doit sa belle âme frictionnelle. Robert Creeley, bon connaisseur du jazz moderne, a, pour ce qui le concerne, connu de très belles approches de son oeuvre par Steve Lacy (Futurities -hat ART CD 6031 & 6032, 1984 & 1985) et, plus encore, Steve Swallow (Home, ECM 1160, 1979). Voilà, d’évidence, où une certaine conjonction s’est établie avec force.

C’est dans le fil de cette trop embryonnaire « tradition » (y rajouterait-on le « Baldwin Project » : A Lover’s question, de David Linx ? -Label Bleu lblc 6607, 1986) que se situe le remarquable Variations on a summer day, troisième album en leader du Finlandais Frank Carlberg (voir Le Mag), new-yorkais depuis 1992 et ancien élève de Ran Blake, qu’il a rejoint comme professeur au New England Conservatory de Boston (il y partage un enseignement de composition avec Bob Brookmeyer).

Comme chez Lacy, comme chez Swallow, c’est ici le poème qui dicte, ordonne, mais en intrication véritable au matériau musical -traité comme un élément organique au musical : terreau harmonique à part entière, ligne de chant et non porté par le chant. La musique, comme chez eux, se logifie en une suite bâtie dans le vif du sens, construite par l’intimation du texte. En toute exigence. Ayant à traiter la difficulté supplémentaire d’une versification pour laquelle la question de la coupe, du halètement métrique se pose avec bien moins de violence que chez Creeley.

Wallace Stevens n’est pas, il est vrai, du même temps. Dirait-on qu’il est un prémoderne américain ? Ce serait exagérer. Entré assez tardivement en écriture (premiers poèmes publiés à trente-cinq ans -il est né en 1879, mort en 1955), il est entièrement un homme du XXe siècle ; il reste cependant à l’orée des grands déchirements formels de son continent. Son vers n’a pas la qualité  » projective « , l’innocence tranchante de celui de son ami William Carlos Williams : littéralement, il est plus mesuré. Poésie tendue, resserrée, ciselée à l’extrême. Valéryenne sans rien du fabriqué de Valéry poète. Minérale et, du même geste, très légère. Peu aisée à prendre dans la voix.

Ici, Christine Correa, qui travailla avec l’immense chanteuse et sprechgesangueuse que fut Jeanne Lee (rien n’est fortuit), arrive à des sommets de diction en pleine phase avec l’abstrait-concret du texte, se joue de toutes les complexités harmoniques d’une partition qui s’installe avec une méticulosité solaire -soit : défaite de tout maniérisme- dans l’idée du méandre expressif.

Un piano volontiers tristanien. Un solo de clarinette poignant sur Star over Monhegan (Chris Speed). Un batteur qui irrésistiblement renvoie l’écoute à Bob Moses.

Bob Moses : il était du combo irradié par Sheila Jordan qui a donné Home… C’est à ce disque qu’irrésistiblement fait penser la tranquille perfection de Variations on a summer day. Dans la relation « jazz et poésie », c’est à ce niveau qu’il se hisse. Sans discussion.

Christine Correa (voc), Chris Speed (cl, ts), Chris Cheek (ts), Andrew D’Angelo (as, b-cl), Curtis Hasselbring (tb), Frank Carlberg (p, comp), Ben Street (b), Kenny Wollesen (dm).

Brooklyn, Systems Two Studios, 13 et 14 janvier 1999.