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5
sur 5

Il convient d’écouter ce disque avec patience, attention et sans aucun a priori. Il faut oublier le passé de Fennesz, faire fi des considérations intempestives de l’electronica à la mode. Nous avons ici affaire à un disque pop, qui, comme tous les grands disques pop, fait participer facilité et difficulté au même mouvement, concilie expérimentation pure et évidence mélodique, fait coexister en son univers unique l’immédiateté du mainstream avec la distance systématique d’une avant-garde sans concession. Brian Wilson, les Beatles, Oval, Phil Spector et Kevin Shields l’ont fait avant lui. Ceux-ci nous ont fait avaler des arrangements complexes au kilomètre, des gallons de bruit blanc, ils nous ont présenté le laid pour nous faire comprendre le beau.

Happy audio. Le ton est donné par ce titre merveilleux, qui résume autant l’aventure sonore que constitue ce disque que la joliesse de ses mélodies poignantes. Christian Fennesz, l’ex-guitariste de Maische (combo free rock contemporain du Extended Version de Christof Kurzmann, qui appartient à la même génération que lui) reconverti dans l’improvisation pure et dure au sein de Mimeo ou Fenn’O’Berg, a donc décidé de creuser le sillon entamé par un minuscule 45 tours, intitulé Plays, sur lequel il reprenait Les Rollings Stones et… les Beach Boys ! Il s’agissait à l’origine d’une bonne idée -reprendre et transformer jusqu’à les rendre méconnaissables des harmonies fabuleuses et les soumettre à la nouvelle modernité de l’électronique aventureuse-, c’est devenu une petite révolution. Jim O’Rourke, qui ne s’en est pas remis, y est même allé de son petit plagiat pour le morceau éponyme de son dernier Eureka. Ce dernier citait le cinéaste Nicholas Roeg, Fennesz lui répond en conviant le mythique documentaire de Bruce Brown sur le monde du surf, en son temps illustré par le groupe de Brian Wilson. Plus qu’une référence musicale, c’est donc à tout un univers intertextuel complexe que se réfère l’autrichien.

Plus qu’à une déconstruction de la pop des Beach Boys, ce disque nous convie à une de ses aliénations, à une de ses plus radicales et plus passionnantes mutations. Ce disque ne saurait en aucun cas n’être que l’exploitation d’un filon, l’exploration d’une bonne idée. Il ne s’agit pas d’un album de remixes d’inédits des High Llamas. Son mode de construction n’est pas non plus celui de l’habillage, Fennesz n’a pas construit ses morceaux en parant ses mélodies de sonorités modernes. A l’inverse, il construit ses mélodies en pulvérisant ses sons, en atomisant ses nappes de guitares et ses granulations abstraites. Ses boucles mélodiques y gagnent en précision, en rigueur, en grâce aussi. Parfois, un vibraphone ou une guitare refont surface et montrent enfin clairement leurs parures entre les effets de filtres résonants et les saturations qui font le corps tout en matière de la musique, pour mieux souligner leur beauté immaculée, leur préciosité, leur rareté.

Chose incroyable, Fennesz nous suggère des atmosphères visuelles extrêmement puissantes avec trois fois rien, avec une nappe saturée et une mélodie miniaturisée puis redistribuée de manière plus ou moins aléatoire (A Year in a minute), trois notes d’orgue mises en boucles à l’infini (Happy audio), un CD de Brian Wilson en mode « Cue » (Before I leave). Son univers sonique était déjà extrêmement puissant, maintenant qu’il sert à évoquer des images idylliques et à nous faire soupirer sur une harmonie bleue, plus rien ne semble pouvoir l’arrêter.

Si ce disque fera date ? On l’espère… Mais déjà les reproches et les critiques assassines fusent : on brûle Fennesz pour ses travers mélodiques, on critique la faiblesse de son process, on le montre du doigt pour être allé au bout d’une bonne idée, celle de Plays. Pour avoir abandonné le radicalisme des débuts. Le radicalisme d’Endless summer est ailleurs, plus subtil, plus rentré, que la rage noise des débuts. D’abord dans sa recherche de statut, dans sa quête d’essence. Endless summer n’appartient à aucun clan, ne se destine à personne. Bien entendu, on n’est pas dupes, ses merveilleuses mélodies, qui doivent tellement à Brian Wilson, et donc à approximativement 100% des adeptes du mainstream, demeureront la propriété des puristes qui le conspuent aujourd’hui, jusqu’à ce qu’un petit malin se décide à faire figurer Caecilia ou Shisheido en bande-son d’une pub pour un parfum (c’est récemment arrivé à Oval). Ou bien que Timbaland se mette au glitch. Ca ne change pourtant en rien l’essence de cette musique ô combien incandescente et importante. Un disque de pop, tout simplement.