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5
sur 5

En 1961, en plein régime titiste, quelques têtes brûlées qui n’entendaient pas sacrifier leurs racines sur l’autel du progrès socialiste lancèrent l’idée d’un « rassemblement de trompettes » à Guca (Serbie). De vieux musiciens à la retraite lustrèrent leurs instruments ternis, en graissèrent à nouveau les pistons ; on ranima des coutumes anciennes, remit à l’ordre du jour les jeux de force, et, « dans le parfum enivrant du chou », l’éclat cuivré des vieilles fanfares retentit comme un cri de ralliement. Des milliers de spectateurs accueillirent les quatre groupes qui avaient pu se reconstituer. On fit un triomphe au meilleur trompettiste désigné. Quelques décennies plus tard, ce sont trois cents fanfares qui, après avoir d’abord subi les résistances d’un régime inquiet des conséquences imprévisibles d’une telle manifestation, puis ses tentatives de noyautage, concourent pour ce titre convoité. Guca est devenu à son tour un symbole de renaissance. Quarante années d’archives du festival ont subi les vicissitudes du temps, le pillage, la guerre. Il fallut la patience et la minutie d’un chercheur obstiné pour qu’une infime partie* nous en soit restituée, très bien restaurée, sous la forme de ce double CD-livre indispensable.

Aujourd’hui popularisée par Goran Bregovic (Le Temps des Gitans) ou des ensembles comme La Ciocarlia, la musique de ces fanfares reste imprégnée d’un caractère rural à la saveur incomparable. Les arrangements sont judicieux, très bien défendus et l’exécution très professionnelle, mais la surenchère spectaculaire est absente. On décèle au sein même des délires ornementaux, des accélérations pittoresques, une droiture dans l’attaque qui marque cette musique du sceau d’une simplicité qui fait mouche. A cette aune, les productions plus modernes paraissent quelque peu surjouées. L’exaltation qui diffère ici de l’ivresse échevelée à laquelle on est accoutumé se donne comme l’expression d’un rapport spontanément excessif au réel. L’emballement du kolo retrouve ici le sens d’une recherche de la transe, anthropologiquement fondée, dégagée de son travestissement bariolé et vulgairement « festif ». D’autres formes plus rares retrouvent une seconde jeunesse telles le cocek, une danse rom dont on ne possédait aucun témoignage enregistré de l’état original.

A l’écoute de cette anthologie, les influences orientales, persane et indienne, apparaissent plus nettement. Mais surtout, l’on plonge dans une variété insoupçonnée d’ethos. Le « délire » n’est plus d’ailleurs qu’un vocable racoleur auquel on ne saurait réduire l’excitation virtuose au contraire très maîtrisée de ces fêtes sonores. Il n’est plus l’unique dimension d’une musique dont les replis secrets, les trésors plus bucoliques ne sont vraiment dévoilés que dans le deuxième disque. Ensembles vocaux aux glissandos impressionnants, flûtes, clarinettes ponctuent les embardées trompettistiques de plages moins tendues, en dressant des arrière-plans qui disent toute la complexité des influences mêlées sur lesquelles s’enlèvent ces fanfares tonitruantes. Car l’écheveau musical des Balkans est probablement l’un des plus emmêlés qui soit de par le monde. Le livret trilingue ne jette d’ailleurs pas toute la lumière nécessaire sur la richesse documentaire qu’il accompagne : il prend le pouls du cœur qui bat dans ces musiques. Et, au regard des années passées, c’est une tâche malcommode mais nécessaire que de défendre encore des traditions au nom desquelles s’est déchaînée la barbarie. Mais si une évidence se fait jour en ces faces, c’est qu’à mieux écouter ce que dit cette musique, on l’eût peut-être prévenue.

* 42 enregistrements de 27 fanfares compilés par Ilija Stankocic avec la collaboration de Christos Scolzakis et tirées des Archives de la Maison de la Culture de Guca