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4
sur 5

Diabologum était un groupe important des 90’s : leur rock situ qui citait Jad Fair, Bongwater ou Sonic Youth, émergeait en même temps qu’une nouvelle scène rock française pionnière, qui n’avait pas peur de confronter sa culture anglo-saxonne à son chant en français (Dominique A, Lithium, etc.). Après trois albums éclatés (l’arty-pop C’était un lundi après midi semblable aux autres, le pop-expé Le Goût du jour, et le noise-situ #3), les membres de Diabologum s’engueulent et retournent à leurs études en 1998. En découle Programme, projet d’Arnaud Michniak et Damien Betous, qui poursuit le travail de « mise en accusation » entamé avec Diabologum : samples lourds, lyrics culpabilisants, guitares qui appuient là où ça ne fait pas du bien. Experience se forme également autour de Michel Cloup, qui de son côté a pris de la bouteille et chante la société comme elle va mal autant que les bonnes relations de voisinage, sur fond de guitares saturées et de concerts dynamites. Quoi de neuf ? Bogue, annoncé comme le dernier disque de Programme, et l’Experience nouveau, Hémisphère gauche.

Programme, avec Bogue (paru chez Ici d’ailleurs, après désaffection économique de Lithium) délaisse le format chanson-à-texte et rend son propos plus abstrait et elliptique (des ouvertures équivalentes s’exprimaient déjà dans leurs albums « officiels ») en filant plus que jamais la métaphore informationnelle et insurrectionnelle, leur propos s’épandant à la manière fractionnée et camouflée d’un virus, dans la répétition (le mot « bogue » récurrent comme un item fatal) et la rupture (la différence ?). Sous forme de triptyque, Bogue est une sorte de reportage malade, un témoignage infecté (« je suis une erreur qui attend son heure ») : Des mots en anglais traduits par une mystérieuse interprète, (on pense à Chris Marker ou Godard), des phonèmes montés sur des boucles dessinant des mots indistincts, des plages de béton mis en son, des mots épars au milieu d’une terrifiante unité. Arnaud Michniak propulse parfois quelques sentences accusatrices, formule toutes faites frustrantes (« ce serait trop long à expliquer ») jugements définitifs (« le robot est l’aboutissement du cerveau occidental »), et métaphores temporelles (« soir, matin, midi » sur des métronomes, sons de clochettes, réveils matins, qui partent en vrille…). Au final, un exercice radiophonique (créé à l’origine pour l’Atelier de création radiophonique de l’Ircam et France Culture) jouant en toute littéralité sur la mécanicité des comportements, des déterminismes (« je suis un geste qui se répète des milliers de fois »), pointant l’aliénation urbaine, la robotisation de l’humain, pas très loin d’une parano à la Philip K. Dick. Dans le creux d’une narration désormais absente.

Autant Programme radicalise sa recherche purement musicale, autant Experience met franchement les pieds dans le plat, ancrant son propos dans un nouveau réalisme politique (à gauche toute), musclant sa musique (une base rock incandescente sous l’influence du rock américain de type Shellac, Sonic Youth) et son propos (objectif : « traquer la fièvre et massacrer l’ennui »), sur fond de sirènes et de guitares saturées. Sur deux titres, Expérience a fait appel à Hi-Tekk et Nikk Furie de La Caution, groupe de hip-hop transversal, qui appuie le parler-chanter de Michel Cloup et dynamise encore la teneur revendicative du single Résumé de futurs épisodes précédents. Les atermoiements du premier album ont fait place à une volonté d’en découdre, qui s’exprime par des textes lourds de sens et des riffs appuyés. Un peu trop appuyés peut-être. On ne sait si c’est le passage chez Labels (après Lithium) ou l’expérience acquise en live (le groupe a fait de longues tournées et est connu pour ses concerts « incandescents ») qui ont occasionnés quelques nouveaux tics typiques des groupes de rock français : les refrains fédérateurs, les voix doublées, les breaks téléphonés sont autant de nouveautés malheureuses et plutôt inattendues pour un Michel Cloup qu’on aura connu plus mesuré et autocritique. Si ce dernier avoue cependant à sa décharge une certaine « naïveté » et le besoin de ne pas prendre de gants pour se faire comprendre, à une époque où les nuances ne sont plus écoutées, doit-on pour autant faire la guerre avec les armes de l’ennemi ?