Difficile, évidemment, de chroniquer comme un album « ordinaire » ce sixième disque du trio EST, étant donné qu’il sera le dernier : Esbjörn Svensson, comme chacun sait, est mort dans un accident de plongée au large de Stockholm, le 14 juin 2008, à l’âge de 44 ans. Un mois plus tôt, le 16 mai, il avait remis à son label les bandes définitives du disque, enregistré en deux jours à Sydney en 2007, pendant une tournée australienne, puis mixé en Suède durant les premiers mois de 2008 avec l’ingénieur du son habituel du trio (qui, du coup, était plus ou moins un quartet, étant donné la place primordiale que tenait l’aspect sonore au sens « technique » dans son travail), Ake Linton. Leucocyte n’est donc pas un témoignage inachevé mais un tout soigneusement terminé, révélateur, sans doute, des chemins qu’aurait empruntés le groupe dans les prochaines années ; en tout état de cause, c’est aussi, inévitablement, une sorte de disque-testament, dont la valeur dépasse forcément un peu l’aspect proprement musical.

En ce qui concerne la musique, précisément, Leucocyte est sans doute le disque le plus expérimental enregistré par EST. Le matériau « de base » a été entièrement improvisé par le trio ; le résultat final, après mixage, tire presque du côté de la musique électronique ou d’avant-garde que de celui du jazz, fût-ce dans la version pop qu’avait inventée le groupe au fil de ses albums. Ironiquement, un morceau précisément intitulé « Jazz » flotte au milieu du disque, comme en guise de retour temporaire aux fondamentaux avant continuation des explorations. Pour le reste, c’est une musique dense, parfois bruitiste, tantôt percussive voire agressive (les rafales de caisse claire militaires de Magnus Olström dans « Premonition »), tantôt contemplative et bizarroïde (la suite « Leucocyte » finale, en quatre mouvements séparés par de longs espaces de silence un peu angoissants), où émergent par bribes des éléments habituels de la musique du trio (mélodies, tourneries de basse, batterie binaire mate et trafiquée). C’est un peu déconcertant durant les premières écoutes, et globalement passionnant sur la durée. Un coup d’œil dans le dictionnaire, pour réactiver nos souvenirs de lycée, nous rappellera que les leucocytes sont les globules qui protègent contre les maladies, et qui doivent se régénérer régulièrement pour continuer. Leucocyte était-il conçu par Svensson et ses acolytes comme une mue, la régénération nécessaire avant d’aller plus loin, ou ailleurs ? On aurait aimé écrire : « à suivre ».

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