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sur 5

« If I die, I’m a motherfucking legend » : ce sont les premiers mots qui résonnent sur ce disque. Énième rodomontade de MC? D’un MC multimillionnaire qui se pavanait sur le dernier album de Nicki Minaj, le zgeg à la main, il y a quelques semaines seulement ? Qui se fait mousser dans des clips à la Michael Bay, où il délivre une bombasse détenue en otage par de méchants gangstas, avec l’aide de ses gentils homies, de sa grosse kalash et de son costard Gucci (blanc) ? Si l’on voulait vraiment devenir une légende, on ne s’y prendrait pas plus mal.

Seulement, à l’écoute de sa dernière mixtape, on doute que ce soit là son vrai problème. Au bout des 70 minutes qui la composent, il semble même que le problème de Drake, ce n’est pas l’idée de devenir une légende, mais celle de devenir tout court. Et que ce qui importe, dans cette phrase augurale, c’est surtout le « If I die ».

La pochette annonce la couleur, en exhibant les derniers mots griffonnés d’un candidat au suicide : « Si vous lisez ceci, c’est trop tard ». Le reste est à l’avenant. Finies les hâbleries de superstar : les « bitches », les « pussy », « BBW » et autres jactances liées à son compte en banque ont définitivement cédé leur place à des mots comme « loneliness » « being all alone » ou « never more », qui jouent le rôle de leitmotiv tout au long du disque. It’s Too Late ne contient aucun tube potentiel. Finis les duos avec Rihanna ou Nicki Minaj, attrape-nigauds de ses précédents albums, incubant déja une dépression sous-jacente. Dans It’s Too Late, la seule présence féminine notable est celle de sa mère, à laquelle il s’adresse dans « You and the 6 », l’un des derniers titres de la mixtape. Drake y évoque son enfance, son père qui a trop tôt quitté la famille, le malaise auquel sa vie se résume désormais. Il demande à sa mère de pardonner son père et la remercie pour ce qu’elle a fait de lui, et pour avoir essayé de lui arranger un coup avec une nana de son club de gym – un détail probablement authentique qui, loin d’être ridicule, se révèle, au bout d’une heure d’amertume, sincèrement poignant.

https://www.youtube.com/watch?v=n_BbVNRNcXM

La sortie de cette mixtape s’accompagne d’un court-métrage d’un quart d’heure : « Jungle ». La méthode ne surprend plus : Kanye et Beyoncé sont coutumiers du fait. Mais « Jungle » se situe très loin des fantasmes gogols du premier ou de l’autocélébration arty de la deuxième. On y suit Drake, visiblement perturbé, à l’arrière d’une limousine (et Drake, qui n’est pas Kanye West, joue bien). Il repense à ses potes, à son enfance. De vieilles bandes vidéo le montrent, petit garçon à grosses lunettes, chanter du Fugees avec son père. Retour dans la limo : Drake sombre dans une rêverie angoissante. On le voit déambuler, au ralenti, dans un club peuplé de couples neurasthéniques. Il s’y enfonce, et finit par rencontrer une femme au visage d’abord dissimulé par la pénombre, assise sur un lit, à la fois offerte, inexpressive et triste. Acteur que l’on suit en travelling et de dos, slo-mo, éclairages rouges saturés, ambiance décadente : exit Michael Bay, bonjour Gaspar Noé.

https://www.youtube.com/watch?v=0lKH5dMNcq0

Musicalement, It’s Too Late s’inscrit dans la continuité de ce que les excellents Noah « 40 » Shebib et Boi-1da ont accompli pour Drake depuis So Far Gone (2009). L’ambiance est froide, les beats lents, les arrangements minimaux, le mode imperturbablement mineur. Boucles de pianos subaquatiques, hooks soul étouffés, parfois passés à l’envers : tout y est. Ce qui distingue pourtant It’s Too Late de leurs précédents travaux, c’est sa cohérence. Dans les précédents albums de Drake, on trouvait toujours un ou deux tubes potentiels, formatés pour MTV, cousus mains pour un duo avec une über-diva au string ostensible. Rien de cela ici. 40 et Boi-1da, cette fois-ci accompagnés de PARTYNEXTDOOR, travaillent leur fibre mélancolique et parsèment leurs compositions de brisures rythmiques, de changements de tons, et de tricks impromptus : aboiements de chiens, interruption téléphoniques, détonations de mitraillettes et de rayons lasers… Drake se concentre quant à lui sur son flow, plus inventif que jamais : offensif dans « 6PM in New York », au bout du rouleau dans l’étrange « Madonna », lancinant dans « Now & Forever », ou affuté comme un schlass dans « Star67 ». Quand ces trois–là (Drake, 40 et Boi-1da) sont parfaitement en phase, cela donne des joyaux d’émotions multiples et contradictoires, comme « Know Yourself », dont le refrain retourne le ventre.

Drake va mal. C’est grosso modo le message que nous délivre son disque, on l’aura compris. Peu importe de connaître les raisons objectives qui le rendent si ronchon (sa rupture avec machin ? Un différend financier avec Cash Money, qui expliquerait la sortie surprise de cet album déguisé en mixtape, pour se débarrasser de ses obligations contractuelles ?). Peu importe, même, de savoir si tout cela est authentique : ça sonne juste et c’est tout ce qui compte. It’s Too Late est une œuvre qui, à l’instar du Moins que zéro de Bret Easton Ellis, aborde le thème de la crise existentielle des nantis pour en extirper la fréquence fondamentale et, à partir de là, en faire résonner tous les harmoniques : pour peu qu’on se plonge dans ce disque, impossible de ne pas être touché en plein cœur.