PARTAGER
5
sur 5

Voici le disque le plus lumineux, sensible, léger, mais aussi le plus intelligent et profond qui se puisse imaginer. Un projet qui ne partage pas l’homme ni ne le simplifie, mais se glisse entre ses différents visages comme le miroir qui les fait converser, échanger leurs reflets solidaires. Dominique Vellard, en soliste ou à la tête de l’Ensemble Gilles Binchois, s’est attaché à l’interprétation de musiques anciennes (Moyen Age et Renaissance) sans cesser d’être à l’écoute des traditions orales et des lumières qu’elles peuvent éventuellement jeter sur la manière d’aborder un répertoire encore bien mystérieux. Ensemble avec la splendide chanteuse de tradition karnatique Aruna Sairam et le seul accompagnement d’une tampura, ils ont conçu un programme qui joue sans forcer sur les traits communs à des traditions éloignées dans l’espace et le temps que leur signification spirituelle et des caractéristiques techniques (musiques modales et mélismatiques prenant appui sur une teneur) peuvent rapprocher, voire -et c’est l’option choisie- faire converger jusqu’à la fusion. Choix courageux parce qu’il s’aventure sur une pente que d’autres, en se livrant sans précautions à d’affreuses manipulations, se sont chargés de rendre glissante. En ces matières, tout est affaire de tact. Les transitions, l’alternance parfois serrée de pièces médiévales et de chants religieux de l’Inde du Sud (voir ci-dessous) reposent sur un calcul délicat qui donne sens et valeur à cette entreprise. Les trois premières pièces par exemple déploient la thématique de la fleur, image de la beauté, de la vie et de la pureté bienfaisante et consolatrice. Un même mode de Ré autorise l’enchaînement sur une note pivot d’une chanson d’enfant indienne (voix seule) et d’un chant collecté au XIIIe siècle en Espagne.

Pour cette deuxième pièce, la tampura se glisse sans incongruité sous la voix de Vellard : intuition géniale. Ses harmoniques condensent splendidement l’espace acoustique habituellement dessiné par flûtes et rebecs avec une miraculeuse économie de moyens. Cette corde de tampura devient à son tour l’élément clé du tuilage qui introduit, en toute simplicité, une berceuse sur un poème tamoul de ce siècle. La traversée du temps et des continents s’effectue sans solution de continuité par le truchement d’une double unité de forme et de sens. L’Ave vergine qui suit fort logiquement offre aux chanteurs le tremplin d’une jonction inouïe : entre chacune des strophes d’une laude italienne se glisseront les improvisations d’Aruna Sairam (raga Caliani) qui prennent appui sur leur structure. La tampura, le mode de Fa, la proximité des ornements rendent cette interpolation parfaitement naturelle tout en réarmant le sens de l’improvisation. Pour la lecture de la Généalogie du Christ, le texte musical demeure absolument inchangé, mais l’alternance des chanteurs, vers contre vers, met l’accent sur la signification du timbre, pratiquement non thématisée bien que discriminante en Occident. Le rapprochement du Viderunt omnes et d’un raga permet de poser la difficile question du rythme qu’il faut d’une part restituer (puisqu’il n’est pas consigné) tandis que, d’autre part, il incombe à l’improvisateur de l’instituer, mettant ainsi l’accent sur les rapports de la transmission orale et du style. Le parallèle sera mêmement esquissé entre des genres où litanies et psalmodie renvoient à des solutions très proches pour exprimer la dévotion. Lorsque le point de fusion des langages est atteint dans les dernières pièces où un Kyrie (Seigneur prends pitié…) est glissé avec une fonction de refrain dans un texte indien de prosternation devant le principe vital, le résultat est troublant car la tension de sens entre deux philosophie radicalement antagoniste se trouve comme résolue en une forme unique qui adhère uniment à des dogmes opposés. Affirmation d’une transcendance de la musique, possibilité d’un « chant universel » comme le suggèrent Dominique et Anne-Marie Vellard ? En tout cas le nœud effectif d’une réflexion aux prolongements vertigineux qui redouble la beauté intrinsèque de la musique proposée et signale ce disque comme un véritable événement.

Kamala Sulochana (chanson d’enfant) – Alfonso del Sabio, Rosa das rosas – Malarum Malarada (berceuse) – Ave vergene – Raga Caliani – Viderunt Omnes – Raga Hemavati – Lecture de la généalogie du Christ – Mahashi Sura Mardhini & Lalitha (Chants dédiés aux Divines Mères) – Hildegard von Bingen, O felix anima – Kantamam – Naadabindu / Kyrie Rex Genitor.

Dominique Vellard, Aruna Sairam (vcl), Gayatri Sairam (tampura). Enregistré à l’Église de Saint-Saturnin, du 5 au 9/06/1999.