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sur 5

Ce fascinant premier album solo de Dj Mehdi bourdonne comme un recueil de nouvelles musicales… Au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue feuilletonesque de (The Story of) Espion, un sentiment de félicité bizarroïde se fait jour. Tandis que ce jeune phénomène de 25 ans crapahute entre electro jouissive et hip-hop déviant, les interrogations fusent de toute part et se mêlent au plaisir de la découverte. La découverte d’un son. Mehdi possède un son. Un son conçu pour durer, pour marquer le temps. Un son porté par une patte qui caresse les organes auditifs jusqu’à y encrer des sillons scintillants, où se déposent des bribes de mélodies accrocheuses. Quelle est donc cette séduction narquoise qui rend cet album si jubilatoire ?

Les aficionados du hip-hop français connaissent depuis longtemps les productions affûtées de cet (ancien) homme de l’ombre. Nourri au biberon Dee Nasty et metteur en son d’artistes tels que Idéal J (son groupe d’origine), Rocé, Karlito, Rohff ou encore les brailleurs du 113, Mehdi connaît ses gammes hip-hop sur le bout des index. Mais ce bagage de producteur émérite n’explique pas tout. Car « tout » est voyage dans cette galette : les personnages sont des invités de passage qui laissent une part d’eux-mêmes, l’intrigue des sonorités electro déviantes qui font constamment l’aller et retour entre les années 70 et le nouveau millénaire. Et les êtres organiques que sont les rythmiques et les multiples samples hip-hop ? Ils permettent à son créateur de réussir quelques belles avancées en matière de sampling. Car le melting pot audacieux de l’artiste est continuellement secoué par l’irruption de samples aliens, qui refusent lucidement tout cloisonnement. Des scènes soul (Anything possible featuring Vinia Mojica) jouxtent des décors électro funk baroques (North star, I spy) qui vacillent sur des passerelles d’hymnes house antidépresseurs (Breakaway, où comment surpasser la French Touch sans en faire partie).

Ce défilé de visions kaléidoscopiques et intrigantes donne naissance à une œuvre inclassable très ouverte, à une galette futée et futuriste à qui l’auteur a greffé des sillons pop biscornus. Tout cela nous transporte au bon vieux temps des « blocks parties », à l’époque où Bambataa, Grand Master Flash et ses pairs faisaient s’entrechoquer les vyniles de Funkadelic et de Kraftwerk. C’est avec délectation que l’on boit ici le funk mutant d’Aneis, qu’on savoure les charmes électroniques de She’s so mad et les nuances ténues de ses synthés ronronnant, et qu’on absorbe la rage hip-hop du Bonus track (featuring Karlito)…

On peut émettre l’idée que si Breakaway tombe dans les bras de la grosse MTV, la planète entière tortillera des fesses. Que si Herbie Hancock écoute un jour Along the way ou Aneis, il frétillera des tympans. Mehdi Faveris-Essadit vient d’entrer dans la cours des grands. Son patchwork renégat est un pur bonheur pour le hip-hop français (si loin si proche). Un caméléon qui ne cesse de se déplacer sur des zones funk implosées, sans jamais se planter. (The Story of) Espion, ou quand la musique revêtit ses plus beaux atours. Immanquable.