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4
sur 5

Douze ans bientôt que saudades et mornas ont débarqué en France, provenance Cap vert, Cesaria Evora en vigie. Miss perfumado sourit davantage, elle semble même rajeunir. Sa musique s’enrichit de sons cuivrés, tropicaux parfois. Cize, pour les amis, diva issue de « l’aristocratie mondiale des chanteuses de bar », a l’œil moqueur et le sourire malicieux de celles à qui on apprend pas la vie. Sur ses mains, plus de place pour d’autres bijoux, mais entre deux bagues, assez pour une cigarette qui s’éteint.

São Vicente di longe, huitième opus de Cesaria Evora, débarque deux ans après le succès remarqué de Café atlantico, et s’inscrit dans sa lignée : maturité heureuse, curiosité à tous vents.

« Tu voles le temps », lui disait lors d’une séance d’enregistrement, Compay Segundo. Cesaria, en effet, ne se refuse rien, trop contente à l’âge qui pour d’autres sonnerait la retraite, d’aller où bon lui semble, de marier des musiques sœurs. Luxe dû au succès, elle peut aujourd’hui s’accompagner d’un orchestre de 60 musiciens et peaufiner ses arrangements.

Quatre duos marquent l’album : mélopée mièvre avec Pedro Guerra, Tiempo y silencio ; complicité swinguante et légère comme l’eau d’une fontaine avec l’Orquesta Aragon, Linda Mimosa ; la même et surprenante latitude de voix avec Caetano Veloso, Regresso ; le piano comme une pluie au soleil du complice Chucho Valdés, pour un blues des éternels maux du cœur, Negue. Duos « star système » ? La dame, visiblement, y prend plaisir, et hormis Tiempo y silencio, ils sont plutôt réussis.

Nouveauté toujours : puissants violons sur São Vicente di longe et Fada ; cuivres cubains sur Nutridinha et Dor di Amor, ce dernier rejoint par des percussions brésiliennes ; congas sur la coladeira Sabôr de Pecado. Deux tentatives à déplorer, la mélopée folk-gospel sur Bandade e Maldade, et ce solo incongru de flûte indienne du pourtant réussi Dor di Amor.
Ces nouveautés n’oblitèrent pas les classiques mornas, concoctées par ses auteurs fétiches. Teofilo Chantre notamment, qui signe cinq titres, dont Esperança irisada, belle morna où perce un air d’accordéon comme sorti d’un tango de Piazzolla, et surtout Crepuscular Solidão, un pur blues à fendre l’âme, violon triste et voix crépusculaire. Amilcar Cabral, le héros national qui écrivait des mornas à ses heures perdues, donne Regresso, le duo avec Caetano Veloso, où nostalgie créole et sensualité brésilienne se marient à merveille. On ne retrouve B. Leza, l’auteur fétiche et oncle de Cesaria mort dans la misère, que sur Fada, voix alanguie et mélancolie douce amère.

Cesaria Evora, plus libre, se permet même sur Ponta de Fi, qu’elle a co-composé, quelques éclats de rire. Mais que l’on se rassure, la mamie du blues capverdien est toujours la même, et les intemporels Negue ou Crepuscular Solidão sont là pour le rappeler.

Cesaria Evora (vcl), Fernando Andrade (p), João Pina Alves (g,, 12str. g, cavaquinho), Antonio Alves (cavaquinho), Aderito Gonçalves, (sl. g), Virgilio Julio Duarte, (bg), Carlos Monteiro (dm, perc), Antonio Domingos Gomes Fernandes, (saxes, perc). Enregistré au Studio Abdala, La Havane ; Studio Do Soul, Paris ; Studio Mega, Rio de Janeiro