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5
sur 5

Pour ce voyage dans la musique du grand Miles -elle reprend ou adapte 7 titres et en compose 4-, Cassandra Wilson s’est entourée de certains de ses fidèles (L. Plaxico ou K. Breit) mais également d’invités prestigieux. Le résultat est un ensemble raffiné et intelligent. Il s’agit là d’un voyage à travers l’Afrique, tout comme Miles l’avait fait ; les sonorités des percussions et du vibraphone sont brutes et sensuelles à la fois, évoquant les éléments terre-eau-vent. Magnifique Voodoo down en ouverture. Le ton est donné : percussions et vibraphone aux sonorités rondes, chaleureuses, rythmes tranquilles, ponctuation des guitares, épaisseur des matières. La chanteuse n’hésite pas à revisiter Miles sur des sonorités folk renvoyant à la grande époque des CSN&Y. Que ce soit Traveling Miles ou le célèbre Time after time, elle mêle une rythmique cool à des guitares soigneusement désaccordées qui créent, avec cette sonorité brute un peu métallique, une atmosphère de voyage. Les percussions sont tranquilles et foisonnantes à la fois, autour de lignes de basses très posées, ce qui ouvre l’espace à des lignes courtes de solos. Ecouter les arrangements élaborés des guitares dans Right here right now ou When the sun goes down. Il ne serait pas surprenant, d’ailleurs, que ces plages soient des tubes.
Pour les inconditionnels de jazz qui pourraient être surpris par des arrangements très country, voire rock, il faut écouter Seven ou Never broken : Cassandra n’est pas une « boppeuse », mais elle réussit à survoler avec sa voix envoûtante les tempos rapides, latins et bop, en démultipliant le temps : deux pulsations en parfaite harmonie.

Dans une version très libre de Someday my prince will come, on peut apprécier ses qualités de vocaliste et on a le plaisir d’entendre son superbe timbre dans l’aigu (qu’elle n’utilise pas assez). Cassandra a quelque chose de rare : elle crée une mélodie intermédiaire dont on ne sait pas comment elle se place par rapport aux instruments, on se sent un peu en décalage, on sent un chemin bien à elle et au bout de l’écoute, elle réussit, malgré tout, à nous emmener dans sa musique. Il y a des moments qui rappellent Joni Mitchell, c’est dire la qualité de ce disque.

Pour ce qui est des invités, on n’est pas en reste. Regina Carter intervient sur trois titres (Time after time, Traveling Miles et Never broken), Steve Coleman habite Traveling Miles et les guitares de Marvin Sewell, Kevin Breit et Pat Metheny sont des touches très subtiles et amènent de très belles atmosphères par des nappes très travaillées, des solos saturés et des rythmiques acoustiques façon années 70. Les lignes de basses sont mélodiques, avec une inspiration très africaine, et jouent avec les rifs circulaires au vibraphone (Resurrection blues). Le tout donne un son velouté, très travaillé.

Tout comme Miles, Cassandra Wilson mélange les rythmes, les couleurs et les styles. On retrouve Miles dans l’esprit de la musique : il n’y a pas uniquement le jazz, il y a un univers musical ouvert où on peut reconnaître de multiples influences : folk, blues, musique africaine, west-coast, rock, etc. Le disque est clôturé par un duo avec Angelique Kidjo, dont la voix timbrée et directe, africaine, renforce le côté parfois éthéré de Cassandra Wilson, sa profondeur et son phrasé un peu traînant. Il y a de la magie avec cette voix chaude et rare. Une musique impressionniste.

1) Voodoo down (d’après Miles runs the Voodoo down) – 2) Traveling Miles – 3) Right here right now – 4) Time after time (C. Lauper & R. Hyman) – 5) When the sun goes down – 6) Seven (d’après Seven steps to heaven de V. Feldman & M. Davis) – 7) Someday my prince will come (d’après Someday my prince will come F. E. Chuchill & L. Morey) – 8) Never broken (d’après Circle in the round) – 9) Resurrection blues (d’après Tutu) – 10) Of sky and sea (d’après Blue and green) – 11) Piper – 12) Voodoo reprise

Marvin Sewell, Kevin Breit (g), Eric Lewis (p), Lonnie Plaxico (b), Jeff Haynes (d), Marcus Baylor (perc)

Artistes invités : Steve Coleman (as), Angelique Kidjo (voc), Regina Carter (vin), Olu Dara (tp), Pat Metheny (g), Dave Holland (b), Stefon Harris (vib)