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4
sur 5

Deux disques en un qui viennent s’ajouter aux sept déjà parus chez Warner soit, en tout, plus d’une dizaine d’heures de musique en l’espace de quelques années : la fidélité du public, l’enthousiasme général des critiques et, surtout, son impressionnante capacité de travail et d’invention ont permis à Brad Mehldau de se donner les moyens de ses ambitions en multipliant les jalons dans sa progression musicale, pour reprendre le titre de ce nouvel album capté en septembre 2000 au Village Vanguard, à New York. L’image du jeune prodige romantique bien encadré, d’ailleurs très caricaturale, s’est désormais complètement effacée sous celle d’un pianiste majeur qui sait où il va, parvient à nous y emmener avec lui et, avec la série des « Art of The Trio » dont Progression constitue le cinquième volume, explore et redécouvre sans fin le triangle magique piano / basse / batterie. Passons donc rapidement sur le petit essai musical habituel fourni en guise de notes de pochette (il compte cette fois-ci trois pages denses et non traduites, s’intitule  » Music and Language  » et commence sur ces mots : « The truism that ‘the essence of music is unexplainable in words’ is self-contradictory » -voilà qui rassurera le critique anxieux) pour insister sans attendre sur la totale réussite de ce nouveau volet public dans lequel, en compagnie de ses partenaires depuis sept années Jorge Rossy (batterie) et Larry Grenadier (contrebasse), il poursuit sa féconde recherche sur l’équilibre du trio et la déconstruction d’une musique dont chaque strate est minutieusement revisitée. Les cadres classiques des standards qu’il choisit (Monk, Gershwin, Kern et Hammerstein, Hamilton) semblent rester immobiles, mais renferment en réalité un tourbillon : prolongeant les morceaux aussi longtemps que nécessaire (le premier disque s’ouvre sur un medley de plus de vingt minutes), il propose, sous ses airs d’élève classique studieux, des tableaux d’une complexité harmonique et rythmique éblouissante, où l’on pourra relever aussi bien le sens des nuances et des accents que la richesse des accidents rythmiques et des inventions mélodiques. La virtuosité de Brad Meldhau ne méritant plus vraiment d’être mentionnée (science du contrepoint, aisance dans la polyrythmie et indépendance), on soulignera plutôt le degré d’entente et de complicité atteint par les trois musiciens (« je n’ai pas besoin de parler ou d’écrire de trop parce que Larry et Jorge savent déjà. Nous n’avons qu’à jouer », explique le leader) et la sombre beauté de certaines des compositions originales (les splendides Sublation et Resignation, respectivement blues sur deux tonalités fluctuantes et bossa langoureuse déjà entendue en solo sur Elegiac cycle). Vrai romantique mais faux classique, Mehldau nous invite dans son théâtre abstrait sans heurter et sort des sentiers battus avec une fluidité et une limpidité totales. Ni plus ni moins passionnant que ses (nombreux) autres albums en trio, ce cinquième chapitre est un nouveau petit sommet musical qui ne décevra pas les (très nombreux) acquéreurs des précédents.

Brad Meldhau (p), Larry Grenadier (b), Jorge Rossy (dm). Disque I. 1) The more I see You (Gordon / Warren) 2) Dream’s Monk (Mehldau) 3) The folks who live on the hill (Hammerstein / Kern) 4) Alone Together (Dietz / Schwartz) 5) It might as well be spring (Hammerstein / Rodgers) 6) Cry me a river (Hamilton) 7) River man (Drake). Disque II. 1) Quit (Mehldau) 2) Secret Love (Fain / Webster) 3) Sublation (Mehldau) 4) Resignation (Mehldau) 5) Long ago and far away (Gershwin / Kern) 6) How long has this been going on ? (Gershwin / Gershwin).