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4
sur 5

Avec celui de son confrère scandinave Esbjörn Svensson, le trio de Brad Mehldau est l’une des rares formations dont la popularité dépasse allègrement les limites de la jazzosphère et dont chaque nouvel album revêt ce petit côté événementiel qui, d’habitude, fait le charme du rock ou de la pop. Son précédent album, le très surprenant Largo, le voyait d’ailleurs flirter avec l’électronique et s’essayer à des chemins de traverse modernistes avec une réussite certes inégale, mais suffisante pour qu’on l’y attende à nouveau avec impatience. En attendant ses prochaines tentatives, il revient à la lettre du jazz dans cet Anything goes de facture plus classique, au répertoire significativement composé de standards (pour l’essentiel) et de relectures : pas de compositions personnelles, comme pour marquer le retour au genre après une incartade transfrontalière. Accompagné des fidèles Larry Grenadier (contrebasse) et Jorge Rossy (batterie), partenaires privilégiés depuis les débuts de la série des « Art of the trio », le pianiste américain excelle sans forcément surprendre dans des standards habilement interprétés (Get happy de Arlen, Dreamsville de Mancini, Anything goes de Cole Porter, Skippy de Monk) ; sans esbroufe, il magnifie sereinement le Tres palabras d’Osvaldo Forres, dont la version de Gonzalo Rubalcaba et Haden l’avait enchanté.

Le véritable décollage a lieu après une demi-heure de vol : en reprenant successivement des chansons de Paul Simon, Radiohead (son groupe fétiche : sa reprise du morceau Exit music (for a film) est devenue quasi-immortelle et constitue aujourd’hui pour lui une manière de tube-signature) et Charlie Chaplin (!), le trio semble trouver sa vitesse de croisière et retrouver l’inimitable élan qui fait de lui, par-delà son charisme et son succès, l’une des formations les plus excitantes de ces dernières années. Et le pianiste de donner le meilleur d’un talent dont on connaît les manifestations : virtuosité (éblouissante, quoique jamais complaisante), intelligence et richesse harmonique, romantisme désarmant et, par-dessus, communion absolue avec une paire rythmique de classe internationale. Un morceau méconnu de Lerner et Loewe, I’ve grown accustomed to your face, vient clore ce sixième opus en trio parfaitement remarquable, qu’on commence par souhaiter plus surprenant avant de finalement se raviser : la surprise est à chaque mesure, il suffit juste de tendre l’oreille.